Technologie

Facebook accusé de tricherie commerciale par une start-up aujourd’hui ruinée

Mensonges à ses partenaires, chantages sur les apps, siphonnage de données organisé: les derniers détails d’une plainte déposée en Californie sont édifiants

L’auteur de la plainte n’inspire a priori pas la plus grande confiance: la start-up aujourd’hui fermée Six4Three, créatrice de l’application Pikini qui permettait pour 1,99 dollar d’aller repérer sur Facebook les photos de ses amis en maillot de bain, et de les regrouper dans un album. Hum.

Mark Zuckerberg pourrait bien cependant s’inquiéter de ses accusations, dont la gravité dépasse celle de l’affaire Cambridge Analytica, selon le résumé de la plainte que nous avons pu consulter. La société accuse Facebook d’avoir sciemment développé un système «malveillant et frauduleux» destiné à exploiter de prodigieuses quantités de données personnelles provenant d’applications hébergées par Facebook puis à anéantir ses concurrents, sous couvert d’un discours officiel opportuniste mettant en avant la sécurité des données de ses utilisateurs, alors qu’il s’agissait d’une guerre commerciale impitoyable.

La pub sur mobile, enjeu capital

Tout commence au second semestre de 2012, lorsque Facebook constate que les utilisateurs se connectent de plus en plus via leur téléphone, dans des proportions que la société n’avait pas anticipées. Dès son entrée en bourse en mai 2012 l’action chute et un an plus tard, la valorisation de Facebook a perdu 10 milliards de dollars. Rappelez-vous: la presse abondait alors d’articles pour expliquer que les petits écrans des téléphones allaient freiner la croissance publicitaire de la plateforme. Selon la plainte, Mark Zuckerberg en personne imagine alors un système de «réciprocité» pour rattraper le retard. Il décide tout simplement que pour conserver leur accès aux données des «amis», les apps devront acheter de la publicité sur mobile. Ou devront lui remettre leurs données. Ou devront accepter d’être rachetées en deçà de leur valeur de marché. Un chantage en sous-main dont rien ne filtre à l’extérieur.

A l’époque, l’Open Graph permettait aux applications d’accéder à ces précieuses données des tiers – c’est ce qui a permis à Cambridge Analytica d’accéder à 87 millions de personnes quand 270 000 personnes seulement ont répondu au fameux test. Toutes les applications de messagerie, de photographie, de paiement, de rendez-vous ou de cadeaux ont profité de cet «open bar». Et beaucoup ont subi de plein fouet le changement de politique de Facebook en 2015, quand la plateforme supprime cet accès en annonçant renforcer le contrôle de leurs données par les utilisateurs.

100 millions de dollars demandés pour rupture de contrat

Parmi les applications qui ferment quasi instantanément, on trouve donc Pikini, qui ne pouvait pas fonctionner sans accéder aux photos des amis, et qui dès cette année-là dépose une plainte. Selon Six4Three, Facebook a joué un double jeu pendant trois ans en poussant les apps à investir et à se développer dans son écosystème, tout en sachant pertinemment qu’il fermerait ensuite le robinet. Le temps pour le réseau d’observer ce qui marchait bien ou pas, et de faire son marché – c’est d’ailleurs à cette époque qu’il rachète Instagram et WhatsApp. Quarante mille applications pourraient être concernées, dont plusieurs suisses.

Six4Three demande 100 millions de dollars pour rupture de contrat (l’application est restée en version bêta et a été fermée avant de pouvoir être rentabilisée). L’ex-start-up réclame aussi que soient rendus publics des dizaines d’e-mails et communications internes qui attesteraient de ses dires, des documents d’intérêt public selon elle.

Des accusations que Facebook juge «sans fondement», démentant que des apps aient pu avoir un traitement particulier, affirmant avoir «travaillé avec» les développeurs bien avant la date du couperet et privilégier la sécurité de ses utilisateurs. Il est d’ailleurs piquant que, devant la cour de San Mateo, Facebook mentionne son droit éditorial pour cesser la publication de certains contenus, ce qu’il refuse absolument lorsqu’il s’agit de fake news

Accusations d’espionnage

La plainte de Six4Three s’est enrichie de nouvelles accusations troublantes la semaine dernière. Selon l’ex-start-up, Facebook aurait collecté les localisations de certains utilisateurs, lu leurs messages et même eu accès à leurs conversations téléphoniques – des soupçons qui font régulièrement surface et ont toujours été démentis vigoureusement par Facebook. La plateforme reconnaît que Messenger, l’application de messagerie liée à Facebook, peut avoir accès aux métadonnées des appels et des messages des utilisateurs qui passent par Android – comme la longueur des appels ou les numéros de leurs contacts – mais uniquement après leur consentement explicite, et que cela sert seulement à Messenger pour proposer une liste des contacts les plus appelés par exemple. Six4Three affirme aussi que Facebook a eu accès aux photos des iPhone même quand elles n’étaient pas chargées sur Facebook.

Les maillots de bain sont bien loin. Le juge décidera début juillet normalement si les documents internes à Facebook peuvent être rendus publics. Le mois de juin promet d’être long à Palo Alto.

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