Technologie

Facebook doit assumer son nouveau rôle de média

La controverse autour des fausses informations sur Facebook a mis en lumière une réalité que Mark Zuckerberg semble refuser d’entendre: son réseau social est devenu un site d’information

C’est une statistique citée à longueur d’articles par la presse américaine. Selon l’institut de sondage Pew, 44% des Américains s’informent sur Facebook (contre 9% sur Twitter). «Facebook se conçoit comme une plateforme plutôt qu’une entreprise de médias», analyse pour «Le Temps» Eric Hellweg, directeur général des stratégies numériques à la «Harvard Business Review». «Je ne suis pas d’accord. Avec une statistique pareille, vous êtes une entreprise de médias!»

Pour Hellweg, la firme de Menlo Park veut le beurre et l’argent du beurre. «Facebook essaie de profiter du trafic généré par les articles et les dollars de la publicité associés aux contenus sans en assumer les responsabilités et les coûts qui l’accompagnent», critique-t-il.

Kennedy et le pouvoir de la télévision

La controverse concernant l’influence éventuelle de Facebook sur le résultat de l’élection présidentielle a eu le mérite de déclencher un débat sur le rôle du site au 1,8 milliard d’utilisateurs dans la fabrication de l’opinion publique. Après tout, l’élection présidentielle américaine de 1960, celle qui avait vu le télégénique John Kennedy triompher de Richard Nixon, avait invité à étudier l’impact de la télévision. Cinquante-six ans plus tard, l’heure est venue d’interroger un nouvel acteur, les réseaux sociaux.

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Personne ne prête à Mark Zuckerberg des ambitions de grand manitou des médias. Qu’il le veuille ou non, son site est devenu «la nouvelle première page pour un milliard de personnes» comme l’explique la radio NPR. Zuckerberg insiste, lui, sur la neutralité de son réseau. «Je crois que nous devons faire très attention à ne pas devenir nous-mêmes des arbitres de la vérité», a-t-il annoncé après les élections.

La position ne convainc pas Mark Bartholomew, professeur de droit à l’université de Buffalo. «Il y a une sorte de mythe véhiculé par Facebook et d’autres entreprises de la Silicon Valley. Elles seraient neutres. Tout ce qu’elles font serait organique», constate-t-il. «C’est l’intérêt de Facebook de se présenter comme neutre. D’un point de vue marketing d’abord. Mais aussi d’un point de vue légal.» Légalement, les organismes de régulation ne traitent pas de la même façon un «common carrier», l’équivalent d’une simple plateforme, et un organe de presse.

«Sortir de l’adolescence»

Dans sa quête de neutralité, argument de poids pour continuer à attirer 2 millions d’annonceurs par mois, le fondateur de Facebook a été refroidi par une affaire remontant à mai dernier. Des employés avaient été accusés de censurer les articles aux biais conservateurs. L’équipe a été renvoyée et Zuckerberg a placé sa foi dans des algorithmes. Ces mêmes algorithmes qui n’ont pas fait la différence entre information confirmée et articles bidons. Un choix logique puisque «Facebook a une culture d’ingénieurs», rappelle Eric Hellweg. Mais «ceux qui écrivent des algorithmes» ont leur parti pris, précise Bartholomew.

Douze ans après sa création, le «Goliath des médias», pour citer «The Economist», traverse une crise d’identité. «Forbes estime que Facebook doit «sortir de l’adolescence» avec cette question: est-ce que ce sera mauvais pour son business? «Ce n’est pas tant Facebook qui est à la croisée des chemins que les utilisateurs», relativise Bartholomew. «Au début des réseaux sociaux, les gens pensaient qu’il s’agissait simplement d’une version améliorée du téléphone ou du courrier».

Selon Jennifer Grygiel, professeur de communication à l’université de Syracuse, le nouveau statut de Facebook implique de toute façon plus de transparence. «Le réseau social le plus important de la planète est aussi une boîte noire dont on ne peut obtenir aucune donnée ou information, ne serait-ce que pour l’étudier. Il y a tellement d’éléments tenus à l’écart des chercheurs», regrette-t-elle.

Comme le rapporte NPR, dans une Silicon Valley pas très portée sur l’examen de conscience, certains estiment que les critiques de Facebook dans la presse s’apparentent à celles des taxis contre Uber. Elles viendraient de médias traditionnels inquiets pour l’avenir, terrifiés par cette statistique de 44% qu’ils ne cessent de citer.

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