Analyse

Quand Facebook et Google se substituent à l’Etat

Aux Etats-Unis, les géants de la tech se mettent à offrir des services qui sont, normalement, gérés par les collectivités publiques. Alors que leur puissance numérique continue de grandir, ce développement est inquiétant

En 2011, lorsque Steve Jobs présentait aux membres du conseil de la municipalité californienne de Cupertino le projet du nouveau siège d’Apple, celui qui allait devenir l’Infinite Loop, un échange est resté dans les annales. Ecoutant le fondateur du fabricant d’iPhone, Kris Wang, l’une des membres du conseil, lui demande: «Et est-ce que la commune va recevoir du wi-fi gratuit?»

Alors que toute l’audience éclate de rire, Steve Jobs répond, impassible: «Vous voyez, je suis un simplet et j’ai toujours pensé que nous payons des impôts et que la ville doit faire ces choses. C’est pour cela que nous payons des impôts. Maintenant, si nous pouvons arrêter de payer des impôts, je serais heureux d’installer du wi-fi.»

Apporter une «contribution»

Dans la Silicon Valley, tout le monde ne semble pas (ou plus) penser comme le dirigeant visionnaire, décédé quelques mois plus tard. En revanche, beaucoup semblent indirectement donner du crédit à Kris Wang, même si ce qu’elle avait ensuite décrit comme une plaisanterie tombée à plat n’avait eu aucune suite. A commencer par Google qui offrait déjà, à ce moment-là, internet à toute la commune voisine de Mountain View où sa maison mère est installée. Or ce n’est qu’un détail en comparaison des développements qui ont eu lieu depuis.

Il semble désormais évident que les géants de la tech doivent apporter leur «contribution» à la région, tout le monde le dit. Et, à ce titre, payer des impôts n’est pas considéré comme suffisant. Facebook et les autres doivent construire des logements à loyers contrôlés pour compenser la hausse des prix de l’immobilier. Cette dernière découlant de son afflux de main-d’œuvre bien rémunérée qui évince les autres habitants, c’est d’autant plus «normal». Ces entreprises sont tenues de fournir des services de transport pour leurs employés de façon à aider à désengorger un trafic par moments gigantesque en comparaison avec les infrastructures routières. Ainsi, elles doivent se substituer au réseau de transport public misérable. Elles sont aussi encouragées à continuer à offrir des dons à des communautés laissées pour compte.

Initiatives plus inquiétantes

Souvent, ces entreprises ou leurs patrons emblématiques jouent le jeu à plus ou moins grande échelle. Dans le fond, quoi de plus normal pour des sociétés et des entrepreneurs qui se noient dans les milliards de dollars de bénéfices? Le problème, c’est que ce n’est pas – ou pas simplement – de la philanthropie. Certaines de leurs initiatives en sont, comme les hôpitaux soutenus par Mark Zuckerberg ou Marc Benioff (le patron de Salesforce). Mais d’autres semblent à la fois moins désintéressées et plus inquiétantes.

Ainsi, Facebook, par exemple, subventionne la police pour qu’elle étende ses activités dans la région de son campus et dans le village que la firme prévoit de construire pour loger (surtout) ses employés. En 2014, selon le New York Times, le réseau social a payé 200 000 dollars pour créer une «sous-station» de la police de Menlo Park, à proximité de son siège. Le groupe continue de payer le loyer. En outre, il a financé le salaire annuel et les charges d’un officier, à hauteur de 173 146 dollars. Enfin, l’an dernier, Facebook a proposé d’offrir 11 millions de dollars à la commune pour rémunérer une unité de six officiers. Imaginez: c’est votre employeur qui paie l’officier qui vous arrête pour excès de vitesse. Ou pire. Malaise dans la Silicon Valley.

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Malaise, car ces financements arrivent en même temps que les plans de villes ou de quartiers lancés par Google et Facebook, où tous deux s’apprêtent à construire, en plus des logements, des supermarchés, des lieux de divertissement et autres services. Ces projets rappellent les company towns ou cités ouvrières de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, souvent complètement régies par les entreprises, sans véritables autorités publiques démocratiquement élues. La puissance des sociétés technologiques ne cesse de croître dans le monde virtuel. Si, en plus, elles commencent à se substituer à l’Etat dans le monde réel, cela devient d’autant plus effrayant.

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