Au tour de la Banque nationale. Alors que presque toutes les banques centrales ont assoupli leur politique monétaire, l’institution suisse est attendue ce jeudi. Elle présentera notamment ses nouvelles prévisions pour l’économie suisse mais elle ne fera en revanche probablement rien d’autre que ce qu’elle fait déjà depuis des mois, même des années: intervenir pour contenir l’envolée du franc.

C’est l’une des banques centrales qui s’est le moins exprimée jusqu’ici. Mais les signaux montrent qu’elle est néanmoins active sur les marchés des changes. Car le franc n’a cessé de se renforcer à mesure que les inquiétudes sur la propagation du coronavirus augmentaient. Encore au-dessus de 1,08 pour 1 euro début janvier, il s’est rapproché de 1,05 ces derniers jours, son niveau le plus élevé depuis les mois qui ont suivi la fin du taux plancher en 2015.

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L’évolution des dépôts à vue des banques suggère que la BNS a dû acheter l’équivalent en devises de 4,4 milliards de francs la semaine dernière, soit le niveau le plus important depuis mars 2017, souligne Nadia Gharbi, économiste chez Pictet Wealth Management. Les semaines précédentes, elle avait déjà dû mettre entre 2 et 3 milliards, parfois plus, pour freiner l’appréciation de sa monnaie et elle «continue certainement d’être active ces jours», ajoute la spécialiste.

Baisse de taux contre-productive

En théorie, la BNS pourra encore descendre ses taux à -1% (ils sont à -0,75%), mais peu d’analystes l’anticipent, du moins pour cette semaine, notamment parce qu’à ce stade il y a peu de chances que cela puisse déprécier le franc de façon notable. Stefan Gerlach, chef économiste de la banque EFG, estime même que cela pourrait être contre-productif. «A -0,75%, sa politique est déjà suffisamment expansionniste. En outre, il y a déjà beaucoup d’inquiétude dans l’opinion publique à propos des taux négatifs et elle ne voudra pas ajouter de l’huile sur le feu en allant encore plus loin.»

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Retour donc à son outil de prédilection de ces dernières années, les interventions sur le marché des changes, qui atteignent des sommes astronomiques… au risque de s’attirer les foudres de Washington. Cette dernière analyse tous les six mois quels pays «manipulent» – selon ses critères – leur monnaie.

Critères remplis

Lors de la publication du dernier rapport, en janvier, la Suisse figurait parmi les pays «à surveiller», parce qu’elle remplissait deux des trois critères fixés par l’administration américaine. Il s’agissait d’excédant commercial supérieur à 20 milliards de dollars avec les Etats-Unis et d’un surplus des comptes courants supérieur à 2% du PIB.

Désormais, souligne Nadia Gharbi, elle remplit le troisième critère: des interventions persistantes et répétées sur le marché des changes, qui s’élèvent à plus de 2% du PIB. Pourtant, poursuit l’économiste, être pointée du doigt par Washington «est certainement le cadet des soucis de la BNS», d’autant qu’elle n’est pas responsable des deux autres critères. Stefan Gerlach estime aussi «qu’il y a un risque, mais que la BNS ne s’en préoccupera pas beaucoup».

Ancien responsable de la gestion des réserves de la BNS, Thomas Stucki estime en outre que tant que l’institution ne défend pas un cours précis, comme 1,05 franc pour 1 euro, ou qu’elle ne cherche pas à déprécier fortement le franc, elle ne risque rien.

Et même si c’était le cas, les conséquences ne sont pas claires. Plusieurs pays ont déjà été accusés de manipuler leurs devises, la Chine en premier lieu. Pour la Suisse, «ce n’est jamais arrivé, donc on ignore ce que cela signifierait. On peut imaginer qu’elle reçoive un avertissement, une amende ou des taxes douanières, mais il y aurait des négociations entre gouvernements», considère Nadia Gharbi.