Emploi

Fadi Farra: «L’innovation compense les chocs économiques ou structurels»

La Confédération se classe première de l’édition 2020 de l’indice global sur la résilience du travail, présenté mardi à Davos. Les performances de la Confédération en matière d’innovation et de diversification des exportations en sont notamment la cause

La Suisse tient bien le choc. Ou plutôt les chocs. Son marché du travail fluctue peu face aux changements: la Confédération se place pour la première fois cette année en tête de l’indice global sur la résilience du travail, présenté mardi à Davos, devant Singapour et les Etats-Unis. Explications de Fadi Farra, cofondateur et directeur de la société de conseil Whiteshield Partners, fondée à Harvard il y a une dizaine d’années et qui a réalisé cette étude.

Le Temps: La Suisse est le pays qui a le marché du travail le plus résilient du monde. Qu’est-ce que cela signifie exactement?

Fadi Farra: Nous prenons en compte l’écosystème des pays en général, cela signifie que notre indice est basé sur deux piliers principaux et nombre de critères: un pilier qui est structurel, ce qui comprend la démographie, les revenus par habitant ou les inégalités salariales, et un pilier qui est conjoncturel, qui comprend notamment l’éducation, l’innovation ou encore l’entrepreneuriat. Ces deux piliers sont fondamentaux.

L’idée n’est pas d’anticiper le marché mais de mesurer comment les pays résistent aux chocs, à la fois économiques, technologiques et du marché du travail. Pour donner un exemple, en 2015, malgré le bouleversement économique créé par l’abandon du taux plancher, nous avons vu que la résistance de l’économie et du marché du travail était forte. Depuis, le taux de chômage, même s’il en existe en Suisse deux définitions – celle du Bureau international du travail et celle du Secrétariat d’Etat à l’économie –, est stable, ou s’est amélioré. Dans d’autres pays, le même type de chamboulements aurait eu pour conséquence un taux de chômage à la hausse. C’est vraiment cette résistance aux chocs qui est évaluée. De la même manière, le taux de chômage a baissé au Royaume-Uni malgré l’ombre du Brexit, et le Royaume-Uni reste dans le top 10 du classement depuis dix ans.

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La Suisse a cette année un score de 98 sur 100. Comment l’expliquer?

La performance de Singapour a un peu baissé, mais ce n’est pas la raison principale. La connaissance productive, c’est-à-dire l’expertise dans la conception et la fabrication de produits ou des services, s’est améliorée en Suisse, par exemple le design par ordinateur qui a des usages industriels mais aussi dans l’industrie textile. Les exportations se sont également beaucoup diversifiées, et les inégalités salariales ont diminué avec les années. Et la Suisse est particulièrement forte dans certains secteurs. En termes d’innovation, d’abord. L’innovation compense les chocs économiques ou structurels. La plupart des pays du top 10 se distinguent par leur investissement dans l’innovation et par une plus forte cohésion sociale au niveau local. Tous ces pays-là ont des politiques régionales assez actives, comme c’est le cas en Suisse dans chaque canton. Vous avez également d’excellents scores en matière d’éducation (98 sur 100 pour le nombre d’années passées à l’école, par exemple).

Qu’est-ce qui pourrait faire chuter la Suisse dans le classement?

Il y a quatre risques à court et à long terme. D’abord, le taux de chômage masque une baisse graduelle de la qualité de l’emploi depuis cinq ans. Deuxièmement, le vieillissement de la population est un vrai souci. Ensuite, existe un risque à long terme lié aux politiques d’éducation: les scores Pisa baissent. Ils restent très élevés par rapport à d’autres pays, mais quand l’éducation baisse, cela signifie qu’il peut y avoir un effet d’ici dix à quinze ans, et il faut le prendre en compte, car si l’éducation baisse, il y a un impact important sur la productivité du travail. Nous constatons aussi, en termes d’entrepreneuriat, une baisse relative du score total de la rapidité des procédures d’enregistrement de nouvelles entreprises. A court terme, ce n’est pas un problème, mais à moyen terme et combiné avec la question de l’éducation, cela pourrait le devenir puisqu’il y a beaucoup de concurrence au niveau européen.


Le pessimisme des patrons suisses

Ces derniers jours, plusieurs études se font l’écho des tendances du marché de l’emploi suisse. La société d’audit PwC a ainsi mis en avant dans l'«Annual Global CEO Survey», publié lundi, le «pessimisme record» des directeurs généraux du monde entier et de Suisse, puisque 53% des directeurs généraux prévoient un recul de la croissance économique en 2020, mais aussi ce chiffre: 69% des directeurs suisses sont préoccupés par le fait que les collaborateurs manquent de compétences requises à l’avenir.

Autre étude parue la semaine dernière, l’indice 2020 du «Geography of Europe’s Brain Business Jobs» montre que la Suisse se fait progressivement rattraper par la Suède en termes d’attractivité pour les emplois hautement qualifiés, notamment parce qu’elle manque de profils IT et en design, des secteurs croissants en Europe. J. E.

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