Tout l’art de la guerre est basé sur la duperie. C’est pourquoi, lorsque vous êtes capable, feignez l’incapacité, conseillait autrefois le général chinois Sun Tzu. Au fil de l’histoire, de nombreux hommes d’affaires, politiciens et même un pape ont appliqué la stratégie du «maillon faible» pour se hisser au sommet. Pour rappel, dans ce célèbre jeu télévisé, plus un joueur était bon, plus il représentait une menace pour les autres joueurs et moins il était assuré de se retrouver en finale. Pour rester en lice, le candidat stratège devait donc habilement masquer l’étendue de son savoir.

L’empereur que personne n’avait vu venir

Tiberius Claudius Drusus, dit Claude, a par exemple su, en son temps, se cacher judicieusement sous le voile d’une feinte incapacité. Bègue, considéré comme idiot, «il fut le souffre-douleur de presque toute sa famille, relate Robert Greene dans L’art de la Séduction (Ed. Robert Greene). Son propre neveu, Caligula, empereur à partir de l’an 37 de notre ère, le maltraita sans pitié: il l’obligeait à faire le tour du palais au triple galop et à se mettre à table des sandales crottées aux mains». Derrière son apparente stupidité, Claude cachait cependant une stratégie politique. Alors que tous ses parents vivaient dans la peur (bien fondée) de l’assassinat, c’est grâce à son air niais qu’il échappa aux purges et qu’il devint, à la mort de Caligula, empereur. Preuve que son idiotie n’était rien de plus qu’une feinte destinée à duper son neveu sanguinaire, il se révéla un grand monarque, en s’appuyant sur la plèbe et même sur des affranchis de valeur, et ajouta plusieurs provinces à l’Empire dans lequel il laissa de remarquables constructions.

L’attrait de l’underdog

Plus récemment, Hillary Clinton et Donald Trump ont tous deux tenté, lors de l’élection présidentielle américaine, d’endosser le costume de l’underdog (littéralement «perdant» ou «opprimé»). Pour rappel, on désigne par «underdog» le candidat en difficulté, fortement pressenti pour perdre la compétition dans laquelle il s’est engagé. Le top dog est quant à lui celui que les sondages donnent vainqueur. L’effet dit underdog, bien connu des politiciens puisqu’il est à l’origine de nombreuses victoires, désigne la mobilisation des électeurs en faveur du candidat à la traîne dans les sondages. «Tout a été mis en œuvre du côté de l’équipe de campagne d’Hillary Clinton pour qu’elle revête la robe de l’underdog», analyse le bloggeur Fabien Gargam dans le blog The Conversation. En vain. Véritable top dog en politique, la position d’underdog de l’ancienne secrétaire d’Etat tenait seulement au fait qu’elle aurait été la première femme présidente des Etats-Unis. Mais comme à leur habitude, «les Américains ont une nouvelle fois choisi le véritable underdog de cette élection». Soit le candidat misogyne, islamophobe, mexicanophobe, climatosceptique, qui n’avait aucune expérience politique, qui avait tout pour se faire détester par tous mais surtout, celui en qui personne ne croyait.

La facétieuse élection d’un pape

Autre exemple de faiblesse feinte, celle du pape Jean XXII. En 1316, le trône de saint Pierre était vide depuis deux ans. Dressés les uns contre les autres, les cardinaux ne parvenaient pas à élire un pape. Philippe de Poitiers, régent de France, intervint alors pour mettre un terme à la querelle. Au cours du service funèbre à la mémoire de Louis X, alors que les vingt-quatre candidats au Saint-Siège assistaient à la messe, il fit maçonner les issues de l’église puis informa ses «prisonniers» qu’ils ne sortiraient pas avant qu’un pape ne soit élu. Pour s’assurer que l’élection se déroulerait avec le plus de célérité possible, le régent de France fit également savoir que si, au troisième jour, les prélats n’étaient pas parvenus à se mettre d’accord, ils ne recevraient à manger qu’un seul plat par jour et, dès le neuvième jour, seraient mis au pain et à l’eau.

Dès l’annonce de ces mesures, Jacques Duèze, le doyen du conclave âgé de 72 ans, donna des signes de maladie. Cet homme de petite stature à l’ossature fragile se mit à tousser en plein été. «Il faut qu’il soit bien mal en point pour avoir pris froid par une si forte chaleur», pensèrent alors ses confrères. Les jours passèrent et le moment vint où le cardinal ne se releva plus de sa couche. Son homme de confiance, sentant que les cardinaux se rendaient à l’évidence d’une fin proche, s’en fut leur dire que la santé de Jacques Duèze se dégradait et qu’il n’envisageait plus de sortir vivant du conclave. Il y avait là une chance à saisir pour sortir de cette prison mais il fallait agir vite, avant que le prélat ne rende l’âme.

Jacques Duèze, le vieillard cacochyme, fut prestement proclamé pape à l’unanimité. Mais aussitôt que le camerlingue brûla les papiers du vote, dont la fumée blanche annonçait au monde l’élection du pontife, les cardinaux comprirent qu’ils avaient été bernés. «Ils pensaient avoir voté pour un cadavre; et voilà que leur élu, fort aisément, circulait parmi eux, frétillant et frais comme une truite», raconte Maurice Druon dans les Rois Maudits. Jean XXII, dont l’aspect chétif et le teint pâle cachaient une robuste santé renforcée par une remarquable hygiène de vie, expira son dernier souffle à 90 ans, après un pontificat de 18 ans!

Paraître bête en affaires peut rapporter gros

En affaires enfin, paraître bête peut également porter ses fruits. Ainsi, l’inoubliable Félix Grandet, personnage de la Comédie humaine d’Honoré de Balzac, bredouille, feint d’être sourd comme un pot et utilise un vocabulaire incompréhensible lorsqu’il négocie une transaction. L’objectif? Ne pas endosser la responsabilité de ses idées, rester maître de sa parole et laisser en doute ses véritables intentions. Une stratégie en affaires qu’il a apprise d’un Israélite. «Jadis, malgré toute sa finesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans la discussion, appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous un prétexte de mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots que Grandet se crut obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées qu’(il) paraissaient chercher (et) d’achever lui-même les raisonnements dudit Juif […]», raconte Balzac dans son roman Eugénie Grandet. Monsieur Grandet sort de ce combat vaincu. Mais il y gagne moralement une bonne leçon et finit par bénir l’Israélite qui lui a appris l’art d’impatienter son adversaire en l’occupant à exprimer sa pensée afin de lui faire constamment perdre de vue la sienne. Moralité: les plus à craindre sont souvent les plus petits, comme le dit si justement La Fontaine.


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