Que fait un grand pays exportateur empêtré dans la récession? Il prie pour que sa monnaie dégringole et redonne du tonus à ses ventes. La Banque centrale japonaise, qui était intervenue pour limiter l'appréciation du yen après les attentats du 11 septembre, est donc ravie de la chute de sa devise. Lundi, le yen a atteint son plus bas niveau face au dollar depuis trois ans, à presque 128 yens pour un billet vert, et cette semaine s'annonce comme celle de tous les dangers. Il avait grimpé jusqu'à 117 yens pour un dollar au début de la crise terroriste, jouant le rôle de monnaie refuge. La fin de la guerre afghane et la publication de nouveaux chiffres rouges au pays du Soleil-Levant ont refermé la parenthèse. «Ce taux de change reflète le différentiel croissant entre le Japon en récession et les Etats-Unis. Un glissement jusqu'à 130-140 yens pour un dollar serait tout à fait normal», a estimé l'ex-vice-ministre des Finances Eisuke Sakakibara dans une interview à la chaîne TV Fuji. Le délabrement de l'économie japonaise vient d'être entériné par le FMI. Ses dernières estimations, publiées lundi, prévoient une contraction de –0,4% en 2001 et de –1% en 2002.

D'autres chiffres confortent la théorie d'une dépréciation durable du yen. 1683 entreprises ont fait faillite en novembre dans l'Archipel, le cinquième plus mauvais mois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'indice Tankan qui indique le niveau de confiance des grandes entreprises manufacturières, est orienté à la baisse depuis le début de l'année. Le volume des prêts consentis par les banques a enfin chuté en novembre de 4,3%, sa 47e baisse mensuelle consécutive tandis que le chômage grimpe et atteint 5,4%.

Les avis sur ce coup de grisou monétaire sont étonnamment positifs. «La plongée du yen est justifiée et salutaire, car seules les industries exportatrices japonaises peuvent faire repartir l'économie», estime Jesper Koll, économiste de Merrill Lynch, dans un article du Yomiuri Shimbun. Koll y voit même des vertus positives à long terme: «Le scénario le plus probable est celui d'une reprise en 2003. La baisse de la monnaie rend les produits japonais plus compétitifs. Le déstockage massif pratiqué par les entreprises américaines va les obliger à passer de nouvelles commandes. Les restructurations adoptées par les géants japonais de l'électronique commenceront l'an prochain à porter leurs fruits…»

Parmi les autres bénéfices apportés par la chute du yen figurent aussi le renchérissement des importations, susceptible de stopper enfin la déflation, et la redistribution attendue des dépenses des ménages. «Plus les voyages à l'étranger deviennent chers, plus les japonais vont se retourner vers nous comme c'est déjà le cas», se réjouit Daniel Jensen, vice-président du parc d'attraction Universal Studios d'Osaka, propriété de Vivendi. Et la baisse du yen va le rendre plus abordable pour les touristes Coréens, voire chinois.

La crainte, en revanche, est que cette dépréciation conjoncturelle ne se transforme en chute libre pour des raisons structurelles, tel l'endettement colossal du pays: «130 yens pour un dollar dope la compétitivité. 160 yens pour un dollar casse le moral des investisseurs et déstabilise l'économie mondiale», a coutume de dire Kenneth Courtis, vice-président de Goldman Sachs en Asie. Un yen trop affaibli risquerait en effet de déclencher une confrontation commerciale entre le Japon et les Etats-Unis et d'attiser des dévaluations en cascade à travers l'Extrême-Orient.