Un œil sur la place financière

Faire le deuil du bon vieux temps pour mieux rebondir

Recul des actifs gérés, consolidation, compression des marges et pertes d’emplois: le tableau apparaît plutôt sombre. Mais plutôt que de se plaindre d’une évolution qui semble irréversible, il vaut mieux en dégager les points positifs

Comme le montre le Baromètre 2016 de l’ASB, le nombre de banques en Suisse est passé en dix ans de 331 établissements à 266, un recul de 21%. Ce mouvement de consolidation persistant est ainsi devenu le sujet majeur de discussion de la place et nombreux sont ceux qui y voient le signe d’un déclin et d’une perte de compétitivité. Cette tendance n’est toutefois pas propre à la Suisse, puisqu’elle touche aussi les autres pays européens. Ainsi, entre 2005 et 2015, le nombre de banques a reculé de 15% en Allemagne et de 45% en France. Et s’il n’a diminué que de 9,5% au Royaume-Uni, c’est parce que la consolidation s’est produite bien plus tôt, pendant le Big Bang des années 1980.

Les autres secteurs de la finance prennent le relais

Les médias se sont largement fait l’écho des statistiques d’emploi inquiétantes publiées il y a quelques semaines. En 2015, ce sont ainsi 1100 postes qui ont été supprimés dans les banques, une tendance qui s’est malheureusement confirmée au premier semestre 2016, avec un recul de près de 3500 personnes en Suisse.

La situation n’est cependant pas si noire à Genève, si l’on considère le secteur financier dans son ensemble. En effet, comme le montrent les chiffres de la Fondation Genève Place Financière, si les banques genevoises ont supprimé plus de 1100 emplois au cours des cinq dernières années, la finance au sens large en a créé plus de 2300 dans le même temps. En effet, nombreux sont les gestionnaires de fortune et les gérants d’actifs qui quittent les banques pour préférer la voie de l’indépendance et de la boutique de gestion spécialisée.

Les fintechs et les services bancaires externalisés, tels que la compliance ou la gestion du risque, ont eux aussi pris le relais. Plus qu’à une attrition de la place, c’est donc plutôt à une transformation que l’on assiste.

La baisse des prix n’est pas une fatalité

Les oracles ne se privent pas de prédire une pression durable sur les marges. Si celle-ci est bien réelle, les acteurs ne doivent cependant pas entrer dans une spirale négative de réduction des prix. Dans ce sens, la nouvelle tendance de la gestion de type «advisory» n’est pas sans danger. En effet, non seulement l’exécution des ordres est devenue un «commodity business» où règne une guerre des prix sanglante, mais il est surtout notoirement difficile de faire payer le service de conseil.

Les gérants de fortune et les banques privées ont donc intérêt à bien réfléchir à leur modèle d’affaires avant de céder aux sirènes de l’advisory, d’autant plus que les nouvelles normes réglementaires rendent désormais ces derniers responsables de l’adéquation de leurs recommandations. De fait, la gestion discrétionnaire reste plus rentable, avec des honoraires supérieurs et une meilleure efficacité opérationnelle. Si l’on examine la situation aux Etats-Unis, qui sont l’un des pays les plus avancés en matière financière, on constate que, si les courtages ont chuté à des niveaux extrêmement bas (moins de 5 dollars par transaction), les investisseurs acceptent en revanche sans problème de payer des commissions de gestion plus élevées qu’en Suisse, entre 1 et 1,5% en moyenne pour un portefeuille de 1 million de dollars.

Les clients les plus sophistiqués préfèrent déléguer

Pour revenir à la gestion conseillée, de nombreux acteurs la voient comme la direction d’avenir pour la gestion de fortune, arguant que les investisseurs préfèrent être impliqués plus activement dans la gestion et que les progrès technologiques en rendent désormais possible l’industrialisation. Les banques privées investissent ainsi massivement dans le développement d’applications et l’automatisation de leurs services de recommandations.

Pourtant, s’il était vrai que la gestion conseillée constitue le stade le plus avancé de la gestion de portefeuille, alors les investisseurs les plus sophistiqués et les mieux informés seraient les premiers à y avoir recours. Or, c’est l’inverse qui se produit: les fonds de pension et les autres investisseurs institutionnels délèguent largement la gestion aux professionnels, que ce soit à travers des mandats de gestion discrétionnaire ou des fonds de placement. Bref, outre l’attrait de la nouveauté, il semble que ce qui pousse les clients privés à se détourner du mandat discrétionnaire, c’est plus l’insatisfaction face aux résultats obtenus que l’envie d’être impliqués quotidiennement dans la gestion.

Les acteurs de la gestion auraient donc plus intérêt à trouver les moyens d’améliorer leurs performances que d’investir lourdement dans une activité qui risque d’être difficilement profitable. De fait, seules les grandes banques et les plateformes de gestion en ligne auraient le volume ou l’avance technologique suffisante pour la rentabiliser. Les petits et moyens acteurs devraient se concentrer sur le service et la gestion active, où se situe leur véritable valeur ajoutée et pour lesquels la taille ou l’automatisation ne constituent pas un avantage.

Les contraintes réglementaires sont-elles une chance?

Personne n’aime les contraintes, surtout lorsqu’elles entraînent des coûts supplémentaires. Il est donc de bon ton, en Suisse comme dans tous les marchés financiers, de se plaindre d’une réglementation toujours plus pesante. Mais plutôt que de regretter un «bon vieux temps» qui ne reviendra pas, les acteurs de la place ont tout à gagner à s’y adapter. Car si les pressions sur les marges vont sans doute entraîner la disparition de certains d’entre eux, les autres en sortiront assainis et plus solides.

Une place financière forte et bien réglementée crée une culture de l’excellence et pose les bases de notre croissance future, en renforçant la confiance des investisseurs, comme le confirme le fait que les clients privés fortunés continuent à privilégier la Suisse. Déjà en avance sur le plan de la qualité du service, le private banking suisse pourra ainsi conserver son leadership de façon durable.

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