Education

Faire un MBA ne garantit plus une carrière fulgurante

Les diplômes en administration des affaires se multiplient mais ne tiennent pas toujours leurs promesses. Le retour sur investissement peut être décevant. La faute à une surabondance de MBA

Au début du XXe siècle, plus rien ne semble freiner l’industrialisation. L’économie tourne à plein régime et le libre-échange assure des débouchés à la nouvelle production de masse. Mais, dans le New Hampshire, deux philanthropes s’inquiètent de ce rythme frénétique. Et si les universités n’étaient plus capables de fournir assez de négociants et de capitaines d’industrie? Ils décident de fonder, pour s’en assurer, un nouveau programme destiné à alimenter la nouvelle économie en têtes pensantes. La Tuck School of Business servira de prototype à ce qui est aujourd’hui l’un des programmes les plus courus au monde: le Master of Business Administration, plus connu sous son acronyme MBA.

Aux Etats-Unis, cent dix-sept ans plus tard, près d’un master sur quatre est aujourd’hui un MBA. Il s’en distribue près de 200 000 par an, selon les statistiques du Département américain de l’éducation. La Tuck School of Business a bien sûr perdu son monopole. Des dizaines de milliers d’établissements distribuent aux quatre coins du monde des maîtrises en administration des affaires. Des universités les plus sérieuses aux moulins à diplômes. Il n’existe pas moins de trois labels internationaux différents, sans compter les accréditations nationales.

Lire aussi: «La grande arnaque des moulins à diplômes»

A Genève, un salon* des MBA réunira plus de 50 de ces programmes le 1er mars. L’organisateur est le cabinet QS qui développe des classements universitaires. Il met sur pied une tournée mondiale dans une soixantaine de villes. Des manifestations qui ont accumulé près de 94 000 visiteurs – attirés notamment par le 1,7 million de dollars de bourses d’étude proposés. «Il y a des personnes très méritantes qui ont du mal à postuler dans les programmes. Un MBA est un investissement, non seulement en taxes d’écolage mais aussi en temps: deux ans sans salaire pour un temps plein», explique Isabelle Pasmantier, porte-parole de QS pour l’Europe de l’Ouest.

Une augmentation salariale de 107%

Parmi les arguments justifiant le suivi d’un MBA: celui de l’augmentation de salaire suite à l’obtention du diplôme. C’est en tout cas l’un des critères décisifs du classement annuel du Financial Times. Le programme de la Booth School de l’Université de Chicago revendique une revalorisation salariale de ses alumni de 107%. Salaire moyen trois ans après le MBA: plus de 158 000 dollars par an. C’est à peine mieux que l’institut vaudois IMD, 13e au classement 2016, avec 157 000 dollars et 83% d’augmentation.

Or, ce lien de causalité – largement utilisé comme un argument marketing par toutes les écoles – souffre de problèmes d’endogénéité. Autrement dit, rien ne prouve que ces jeunes professionnels, pris au début de leur carrière, n’auraient de toute façon pas bénéficié de cette augmentation salariale. Même sans passer par la case MBA.

Pour Pierre Taurian, patron de Talengis, une entreprise spécialisée notamment dans le recrutement de cadres et de cadres supérieurs, les chiffres sont tout simplement «biaisés». «Si on voulait faire l’étude correctement, il faudrait pouvoir comparer deux groupes de population: un avec diplôme, l’autre sans. Mais les MBA doivent bien justifier leur coût.»

Des coûts qui prennent l’ascenseur

Des coûts qui ont pris l’ascenseur. Comptez 77 000,00 euros (82 000,00 francs) pour une MBA de dix mois à l’Insead – à Fontainebleau (France), considéré comme La Mecque en la matière – ou 85 000 francs pour un an à l’IMD d’Ouchy. Ajoutez 30 000 francs de plus pour un Executive MBA (son équivalent en emploi). Conséquence: les postulants sont de plus en plus souvent financés par des entreprises ou proviennent de familles tellement fortunées que leur avenir professionnel ne souffre guère de doute.

«Quand un jeune se fait financer son programme universitaire par une multinationale, on peut parier sans crainte sur sa progression future dans l’entreprise», estime Pierre Taurian en rappelant que les universités les plus prestigieuses choisissent leurs étudiants en fonction de leur potentiel de carrière.

C’est d’ailleurs cet élitisme qui fait l’intérêt du MBA, estime Pierre Taurian: «Il y a deux raisons principales de faire un MBA. Sur le contenu: la plupart des MBA se valent. Sur l’échange: plus le MBA est prestigieux et plus il réunira de gens avec des bagages riches et enrichissants. Le réseau c’est LA valeur ajoutée de ces programmes. Celui qui ouvrira le plus de portes par la suite.»

Isabelle Pasmantier préfère, elle, parler «d’adéquation» entre le profil des étudiants et les programmes: «Le travail des responsables d’admission, c’est de constituer une promotion qui tienne la route en termes de groupe. Mais bien sûr que la sélection peut être rigoureuse dans les meilleurs MBA.»

Excès d’offre de gestionnaires d’entreprise

En réalité, pour les étudiants provenant de MBA moins élitistes, les statistiques sont plus cruelles. Aux Etats-Unis, la médiane est à moins de 64 600 dollars pour les diplômés avec moins de quatre d’expérience professionnelle. Et un peu moins de 75 000 dollars pour ceux qui peuvent justifier de 5 à 9 ans d’expérience, selon le cabinet d’analyse PayScale.

Comme l’écrit la conseillère en orientation professionnelle Ashley Stahl dans le magazine Forbes, il n’y a «pas besoin d’avoir un MBA pour comprendre le concept d’offre et de demande. Trop de diplômés et pas assez de postes disponibles de niveau MBA troublent le jeu. Ce facteur contribue probablement à la disparité de salaires entre les différents programmes.»

Du fond de leur tombe, les deux philanthropes du New Hampshire pourraient s’estimer heureux. En 2017, la pénurie de gestionnaires d’entreprise n’est plus qu’un lointain souvenir.


* Salon QS World MBA Tour Genève, mercredi 1er mars 2017, 18h30 – 21h30, Four Seasons Hotel des Bergues, 33 Quai des Bergues 1201 Genève, Entrée gratuite.

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