médias

«Fake news», la contre-attaque

La désinformation a parasité la campagne américaine et menace les élections françaises et allemandes. Sous pression, Facebook et Google s’allient à plusieurs médias européens pour démêler le faux du vrai. Mais l’efficacité de cette lutte anti-intox est critiquée

Après l’incendie provoqué par la propagation des «fakes news» qui auraient permis le triomphe du Brexit et l’avènement de Donald Trump, voici l’heure des contre-feux. En Europe, Google et Facebook, accusés d’avoir joué aux pyromanes en amplifiant involontairement ces fausses nouvelles par leur audience de masse, ont lancé début février leur riposte anti-intox.

En France, le projet porté par Google auquel participe Facebook s’intitule «CrossCheck»: 16 rédactions dont Le Monde et l’Agence France Presse travailleront de concert pour vérifier les rumeurs durant la présidentielle. En parallèle, Facebook a développé son propre outil pour labelliser les fausses informations publiées sur le fil de ses abonnés, un projet déjà expérimenté aux Etats-Unis et désormais déployé en France et en Allemagne. Lorsqu’une publication est décrite comme relevant de la désinformation par deux médias, elle sera identifiée par un drapeau rouge et sa visibilité sur le réseau social amoindri.

Lire aussi: Comment Swissinfo traque les fausses nouvelles sur les réseaux sociaux

Le poids de la pression politique

Le calendrier ne doit rien au hasard. Facebook est sous pression sur le Vieux Continent. Fin janvier, le commissaire européen chargé du Marché unique numérique, Andrus Ansip, a menacé: «Je suis très préoccupé comme tout le monde au sujet des fausses informations […]. Je crois aux mesures d’autoréglementation mais, si des clarifications sont à faire, nous y serons prêts.»

Lire aussi: Désinformation, l’offensive russe

Outre-Rhin, l’accueil des réfugiés offre un terreau fertile à la désinformation. Un article du site Breitbart News (du conseiller de Donald Trump Stephen Bannon) avait créé la polémique, relayant des rumeurs infondées d’émeutes de réfugiés à Dortmund la nuit de la Saint-Sylvestre. Angela Merkel s’était alarmée face au spectre d’une campagne gangrenée par le mensonge. En France, les campagnes accusant «Bilal Hamon» et «Djamel Macron» de faire le jeu de l’islam radical montent en puissance.

Les fausses informations sont virales, elles sont très simples à comprendre, c’est blanc ou noir. La vérité est souvent moins sexy.

Cette alliance entre les médias et les géants du Web – contre nature pour beaucoup d’observateurs tant leurs relations ont été dans le passé tendues – sera-t-elle efficace? En France, le journal Le Monde fait depuis plusieurs années du «fact-checking» (la vérification d’information) l’une de ses spécialités. Le journal français a lancé également son «Décodex», un outil permettant de vérifier facilement la fiabilité d’une source d’information.

Le mensonge plus rapide 
que la vérité

L’Agence France Presse, l’une des trois grandes agences mondiales, est également partenaire des projets Google et Facebook. Grégoire Lemarchand, son rédacteur en chef adjoint, ne voit pas dans le «fact-checking» une solution magique et refuse l’idée du journaliste en chevalier blanc: sur Internet, le mensonge ira toujours plus vite que la vérité. «Les fausses informations sont virales, elles sont très simples à comprendre, c’est blanc ou noir. La vérité est souvent moins sexy, avec toutes ses nuances.» Pour lui, l’enjeu est davantage dans la pédagogie de l’information. «Si l’on peut convaincre les gens méfiants sur le travail des médias mais qui ne nous traitent pas de «mérdias» ou de «journalopes», la démarche peut être intéressante.»

Lire aussi: La spirale du mensonge expliquée par les neurosciences

Adrian Bangerter, professeur de psychologie du travail à l’Université de Neuchâtel et expert des rumeurs, abonde: «Face à des fausses informations, il y a deux barrières pour l’internaute: d’abord le réflexe puis la volonté de se dire: «Est-ce vrai ou faux?» Le réflexe s’active difficilement pour des croyances en accord avec nos convictions préexistantes. Si ce réflexe s’enclenche, encore faut-il avoir la motivation de vérifier dans les sources la vérité des faits. Les efforts que font Facebook et Google vont dans le bon sens. Si avec l’aide de la technologie on peut «taguer» les nouvelles pour faciliter le travail du lecteur, c’est une bonne chose.»

Critiques nombreuses

Certaines critiques s’interrogent sur le rôle des journalistes en gardiens du «vrai». Sous la pression économique, les médias ont souvent été les caisses de résonance pour les «fake news», comme le notait un rapport du Tow Center, dénonçant la tyrannie du clic: «Le potentiel d’audience d’une rumeur nouvelle est important. Du coup, les journalistes se jettent dessus pour avoir davantage de trafic.» Il y a quelques jours, Bild, le tabloïd allemand, avait fait son mea culpa pour avoir relayé des violences sexuelles imaginaires commises par des migrants.

Le merveilleux monde fortifié de Facebook est incompatible avec l’information.

Les critiques dénoncent également le peu de sincérité de Facebook dans ce combat. Frédéric Filloux, éditeur de la lettre spécialisée Monday Note, n’y voit qu’un effet de manche, détaillé dans une note de blog au titre évocateur: «Le merveilleux monde fortifié de Facebook est incompatible avec l’information»: «Facebook n’a aucun intérêt objectif pour résoudre son problème de fausses histoires. […] C’est avant tout une machine de publicité.» Mark Zuckerberg a toujours refusé d’endosser un rôle de média et les responsabilités qui l’accompagnent. Pendant la campagne américaine, Facebook avait licencié ses quelques journalistes chargés de la rubrique «Tendances», accusés d’être pro-démocrates. Privé de filtre humain, l’algorithme avait favorisé la propagation de fausses infos.

Lire aussi: «Les fake news renforcent la valeur des informations sérieuses»

Cet algorithme de Facebook, qui contrôle la visibilité des contenus, est au cœur du problème. Facebook a fait du «like», de la personnalisation (la fameuse bulle) et de l’émotionnel le principal levier de son audience. Adrian Bangerter: «La fonction des rumeurs, dont font partie les «fake news», est d’alléger une incertitude intellectuelle et de soulager des tensions émotionnelles, que cela soit durant des élections ou lors de situations de crise. Les gens anxieux par nature sont davantage portés à croire et à partager ce genre de fausses histoires qui circulent.» Facebook a fait depuis quelques ajustements sur son algorithme. Une nécessité impérieuse, jugent de nombreux experts: lutter au coup par coup contre les «fakes news» sans se préoccuper de la main invisible qui les rend si populaires reviendrait à vider un énorme tuyau d’eau à la pipette.


Lutter contre la désinformation, combat ordinaire des Wikipédiens

En plus de quinze ans, l’encyclopédie collaborative a acquis une expertise précieuse dans la lutte contre la désinformation

A sa naissance, elle fut conspuée par une partie du milieu académique, accusée d’être un nid d’erreurs, un vivier de mensonges. Pensez, une encyclopédie ouverte à tous! Seize ans plus tard, l’encyclopédie collaborative Wikipédia est globalement reconnue pour la qualité de son contenu. Et pour sa capacité à faire le tri entre le vrai et le faux dans ses pages.

Frédéric Schütz est membre du comité de l’association Wikimedia CH. Comme contributeur, il a connu les campagnes de désinformation des anti-vaccins ou des climatosceptiques. Plus récemment, c’est la fiche du survivaliste valaisan Piero San Giorgio dont il a géré avec d'autres la tentative de «nettoyage».

Les wikipédiens ont un joli mot pour cela: le vandalisme. Pour y faire face, Wikipédia peut compter sur le nombre et l’expertise des membres de sa communauté, plusieurs dizaines de wikipédiens bénévoles, devenus au fil des années des fact-checkeurs avertis. «Devenir contributeur Wikipédia, c’est quasiment comme recevoir un cours accéléré en droit d’auteur, en recherche de sources… A la fin, tu as un fort esprit critique qui fait que tu ne fais plus confiance à personne a priori», plaisante Frédéric Schütz.

Cette surveillance collective est particulièrement efficace sur les pages les plus consultées. «Pour Donald Trump, sa notice est surveillée par près de 1800 personnes. S’il y a une modification ou un maquillage, quelqu’un dira stop.» Le système est plus poreux pour les pages moins populaires de l’encyclopédie. «J’aime bien comparer le combat contre la désinformation sur Wikipédia à la lutte antidopage. Il y a toujours des gens qui passent à travers les mailles. Ceux-ci n’arrivent plus avec une monstre dose d’EPO, ils pratiquent un dopage beaucoup plus fin, plus subtil.»

Transparence et kryptonite

Si la politique de neutralité – présenter tous les points de vue pertinents, et ne pas en privilégier un seul – est le pilier du projet éditorial, la transparence est le moteur du système. Toutes les contributions, les débats liés à la création ou la suppression d’une page, sont archivés et accessibles à la lecture.

Dans le Guardian, Jimmy Wales, le fondateur de Wikipédia, comparait cette transparence à la kryptonite (une pierre au pouvoir destructeur utilisée contre Superman), à utiliser pour lutter contre les fake news: «Nous avons besoin de cette transparence, car elle met en lumière le processus et les sources de l’information.» Clin d’œil à peine déguisé à Facebook et son algorithme opaque. (J. A.)

Publicité