Médias

«Les "fake news" renforcent la valeur des informations sérieuses»

Les médias traditionnels n’ont pas à aider les réseaux sociaux à débusquer les faits alternatifs, estime Mathias Döpfner, directeur général du groupe de presse allemand Axel Springer, copropriétaire du «Temps» avec Ringier

Les «fake news» sont une menace, mais aussi et surtout une opportunité pour les éditeurs et le journalisme, affirme Mathias Döpfner. Pour le directeur général d’Axel Springer, copropriétaire du «Temps» avec Ringier, plus les fausses informations créent le trouble et plus le public appréciera une information née d’une enquête sérieuse.

Le Temps: Dans le monde entier les critiques fusent contre Facebook. On dit que des «fake news», de fausses informations travesties en vraies, sont diffusées par le biais de ce média social et que Facebook n’entreprend rien pour y parer. Est-ce que vous comprenez ce reproche?

Mathias Döpfner: Je peux très bien comprendre que les gens soient déstabilisés face à la diffusion croissante de mensonges et de rumeurs qui, au premier coup d’œil, ne se différencient pas de faits dûment vérifiés. Et je comprends le malaise face à une entreprise qui approvisionne en informations 1,8 milliard de personnes de par le monde. Mais il convient de ne pas en tirer de fausses conclusions.

– La directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, a répondu à ce reproche il y a quelques jours: Facebook n’aimerait pas devoir trancher seul entre des contenus qui constituent une vraie information et ceux qui sont des «fake news». Cette tâche devrait être confiée à des experts extérieurs capables de repérer effectivement les fausses infos. Pour vous, c’est aussi l’approche adéquate?

– Je crois qu’il est faux de forcer Facebook à assumer cette tâche. Car ce qui sonne bien n’induit pas forcément quelque chose de bien. Facebook devrait, dans toute la mesure du possible, se tenir à l’écart de l’évaluation des contenus.

– Pourquoi?

– Facebook n’est pas un éditeur mais un canal de communication. Pour vérifier de façon responsable des contenus quant à leur véracité, il faut des rédactions. Or Facebook ne les a pas. Imaginez-vous: si Facebook trie ce qui est supposément juste ou faux ou, pire, ce qui est bon ou mal, alors Facebook passe de plateforme technologique à entreprise de médias; une sorte de super-éditeur global qui décide de ce que les gens ont le droit de lire ou voir et de ce qui leur est interdit. Je trouve un tel pouvoir vraiment inquiétant.

– Est-ce que par ce comportement Facebook ne se facilite pas un peu la vie? Il devrait au moins être possible de filtrer les fausses nouvelles.

– Et en pratique, ça marcherait comment? Qu’est-ce qui est juste, qu’est-ce qui est faux? Et qui peut vraiment en juger? Il est facile de dire si un plus un font deux ou trois. Mais que dire par exemple de Noël? L’affirmation que ce jour-là est né le fils de Dieu est une vérité fondamentale pour les chrétiens. Pour les juifs ou les musulmans, c’est une «fake news». Facebook doit-il alors supprimer l’histoire de Noël?

– Donc vous renoncez à la quête de la vérité?

– Au contraire. La quête de la vérité est la tâche première et la plus précieuse des journalistes. La meilleure protection contre une désinformation partiale est la diversité des enquêtes et des opinions d’autant de maisons d’édition que possible. La diversité de la presse est une valeur démocratique. Mais demander à Facebook d’embaucher un rédacteur en chef, que ses propres rédactions vérifient la véracité des textes et les «poubellisent» le cas échéant, c’est créer une sorte de super-censure et cela détruit très exactement cette diversité qui fait notre démocratie. Facebook est une entreprise technologique qui entend simplifier et améliorer la communication entre les humains. C’est une sorte d’entreprise de télécoms moderne. Au téléphone, les gens se racontent aussi plein de sottises. La différence est que sur Facebook les sottises sont transparentes et très largement diffusées.

– Pensez-vous vraiment que Facebook peut tout tolérer? Y compris la haine et l’antisémitisme?

– Non, mais sur ce point les limites sont déjà fixées. Facebook ne peut pas diffuser ce qui est contraire au droit. Ceux qui appellent au terrorisme ou nient l’Holocauste sont par exemple punissables en Allemagne. Donc Facebook doit supprimer leurs messages. L’enquête pénale est l’affaire de la justice mais Facebook doit se montrer plus actif et plus précis lorsqu’il y va de l’identification d’auteurs de crimes.

– Que pensez-vous du débat sur la signalisation de «fake news», censée se concrétiser en collaboration avec les médias?

– Je suis passablement alarmé par ce débat. Le fait est que Facebook est sous pression du politique et de l’opinion publique. Mais cela ne doit pas conduire à ce qu’il délègue son problème aux médias. Il est déjà assez grave que nous, les éditeurs, ayons reconnu tardivement que ce fut une erreur de mettre gratuitement nos contenus à disposition sur la Toile. Désormais, nous ne devons pas commettre une autre faute cardinale.

– A savoir?

– Mettre à disposition gratuitement ce qui est le critère de nos contenus, soit la compétence de nos journalistes. Je trouve également inquiétantes les propositions provenant de diffuseurs du service public: ils nous suggèrent d’aider Facebook en signalant les fausses nouvelles. Pourquoi des diffuseurs publics devraient-ils faire ça avec l’argent du contribuable? Leur mission est de faire de l’excellent journalisme et non d’aider Facebook à résoudre ses problèmes et d’estomper ainsi encore davantage les limites entre un canal de communication et une rédaction consciente de ses responsabilités.

– Que proposez-vous?

– Je ne crois pas qu’il soit possible de signaler les «fake news» de manière fiable, ni surtout avec la célérité voulue. D’ailleurs, ce n’est ni le problème ni la tâche des médias. Pourquoi faudrait-il signaler ce qui est faux? Le faux ne doit pas être signalé mais, au mieux, ne pas être relayé. Pour la communauté des posteurs responsables, il existe déjà des experts: les médias. Nous avons un label de qualité de premier ordre: nos marques de médias!

– En tant que patron de médias, vous prêchez pour votre paroisse.

– Quand je me promène sur la Toile, en tant qu’utilisateur je sais quand j’ai affaire à une source d’information fiable. Ici je peux avoir confiance, ailleurs je dois être plutôt circonspect. C’est quand même une sacrée chance pour tous les médias de réacquérir sans cesse cette confiance. Pour le reste, je suis profondément convaincu que les gens flairent assez bien si la prudence s’impose.

– Les «fake news», les «faits alternatifs», ont acquis une force explosive depuis l’élection de Donald Trump. Est-ce un phénomène nouveau, dont l’avènement est lié aux médias sociaux?

– Les «fake news», c’est épouvantable. Mais laissons l’église au milieu du village: les fausses nouvelles existent depuis des millénaires. On a toujours inventé, menti ou exagéré. Jadis à la place du marché ou à la taverne, aujourd’hui sur Facebook ou Snapchat. La différence est que tout le monde le voit et que ça se diffuse très vite.

– Est-ce une menace ou aussi une opportunité pour les éditeurs et le journalisme?

– Les deux. Mais c’est bien davantage une opportunité. Plus on créera le trouble par des «fake news», plus les gens sauront apprécier la valeur d’une information née d’une enquête sérieuse – et la valeur d’une rédaction qui assume la responsabilité que ce qu’elle publie est juste. C’est la mission de la presse, peu importe qu’elle le fasse dans le style de la «Neue Zürcher Zeitung», du «Bild» ou du «Blick».

– Reste qu’il y a de moins en moins de gens qui tiennent les médias pour fiables. A quoi attribuez-vous ce recul de confiance? Et que doivent faire les médias pour lutter là-contre?

– Nous autres journalistes avons commis des fautes. A propos du Brexit et de Donald Trump, presque tous nos pronostics se sont révélés faux. Et souvent les informations ont été unilatérales. Les gens le remarquent et ça les met en colère. La confiance se perd. Nous devons être plus authentiques et plus proches de nos lecteurs. Plus de langage clair et moins de politiquement correct.

– Facebook a énormément grandi ces dernières années et diffuse également les contenus de multiples médias. Pour vous, qu’est Facebook aujourd’hui? Une entreprise technologique ou une entreprise de médias?

– On est à la limite. Lorsque 43% des utilisateurs de Facebook nous disent qu’ils ont lu une information sur Facebook mais ne se rappellent plus du tout si elle émanait du «Blick» ou du «New York Times», on balance sérieusement vers l’entreprise de médias. Il faudrait changer cela, mais pas en renforçant plus encore l’exigence de rédactions propres à Facebook.

– «Bild» et le Spiegel Online en Allemagne, la BBC en Grande-Bretagne, mais «Blick» aussi: de multiples grands médias collaborent avec Facebook. Quelles expériences en tirez-vous chez «Bild»?

– Nous testons actuellement une coopération par des articles instantanés. Nous distribuons donc quelques-uns de nos articles par le biais de Facebook. A cet égard, nous nous sommes mis d’accord sur quatre critères: nous avons les droits sur le contenu, nous touchons une part définie des recettes publicitaires générées, nous obtenons l’accès aux données d’utilisateurs et Facebook nous aide ainsi à proposer des abonnements aux lecteurs. Nous allons voir si ces critères sont remplis à notre satisfaction. Je répète: tout cela est un test.

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