L’invité

Le fallacieux barrage de Marine Le Pen

L’erreur du programme de Marine Le Pen se situe dans l’identification des problèmes et de leurs causes comme venant de l’étranger. Cette politique a généralement été qualifiée d’antilibérale

Avec son affirmation d’un nécessaire ancrage territorial grâce à un privilège des nationaux ainsi que par ses dénonciations des souffrances des petits salariés et retraités, des jeunes sans emplois et de tous les Français dont les problèmes viendraient essentiellement de l’étranger, la candidate du Front national, Marine Le Pen, a obtenu le soutien de près de 7,6 millions d’électeurs lors du premier tour de l’élection présidentielle française.

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Elle est apparue comme la plus opposée à la modernité et à son caractère «liquide» (une société liquide est caractérisée par le primat du changement pour le changement au détriment de l’affirmation d’une direction prise). La transmission télévisée de ses meetings par son équipe de campagne l’a montrée le plus souvent seule, figée et accrochée à un pupitre. Elle est donnée à voir comme faisant barrage. Ce qui la distingue des autres candidats apparaissant beaucoup plus mobiles et immergés parmi des supporters qui agitent drapeaux et banderoles. Un tic apporte un peu de mouvement à ses prestations: elle repousse de la main une mèche qui lui tombe sur le front…

Sans expérience de gestion d’une collectivité

Toutefois, la candidate frontiste n’échappe pas à l’actuelle société liquide où les personnages les plus en vue le sont, non pour ce qu’ils ont réalisé, mais grâce à la construction médiatique de leur célébrité. A bientôt 49 ans, elle n’a jamais géré une collectivité publique. Elle est avant tout une héritière, politiquement et financièrement, du mouvement fondé pas son père. Son appui initial a été constitué par le legs d’une trentaine de millions de francs en 1985 à Jean-Marie Le Pen par un héritier des ciments Lafarge, legs suivi d’autres héritages. Certains placements financiers de cette fortune semblent attirés par les paradis fiscaux, dont le succès est une autre caractéristique d’une économie de la liquidité.

Les discours de Marine Le Pen mettent en avant, parmi les 144 propositions de son programme, des mesures phares à caractère protectionniste en matière de circulation de la main-d’œuvre, des biens, ainsi que de la monnaie. Dans les trois cas, est affirmée la nécessité de maîtriser les frontières du pays, un contrôle supposé permettre de créer un cercle économique interne vertueux; car sa rhétorique de la sécurité suppose que l’insécurité et les causes du mal dans tous les domaines sont exogènes.

Une politique protectionniste

En matière d’immigration, Donald Trump a proposé une solution physique: la construction d’un mur. Pour Marine Le Pen, la géographie de son pays excluant ce type de rempart, ce sont la multiplication des contrôles d’identité, l’exclusion de la protection sociale pour les étrangers et une surtaxation de leur emploi qui devraient jouer ce rôle. «Immigrés deuxième génération» est une étonnante expression qui désigne en France les nationaux «première génération». Or ils forment l’actuelle France multicolore. Et les flux migratoires vers la France sont aujourd’hui insignifiants dans l’accroissement démographique du pays et l’augmentation du chômage. Les mesures proposées seraient inefficaces pour résoudre celui-ci. Mais de nombreux nationaux subiraient douloureusement ces contrôles visant à (pour-) chasser les étrangers.

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Son diagnostic est tout aussi erroné en matière de protectionnisme commercial car il ignore tant la complexité de l’archipel mondial de l’éclatement des productions conduisant à un produit dit «national» que les répliques qui viseraient les productions nationales jusque-là exportées. Quant à un retour à une banque centrale nationale indépendante et à un nouveau franc français, si l’affaiblissement du taux de change de celui-ci allège certaines dettes (pas toutes…), du fait de l’absence d’un rétablissement du contrôle des changes (totalement irréaliste compte tenu de l’imbrication actuelle des économies européennes, mais pas seulement) et sans une réorganisation profonde du processus de création monétaire par les banques séparant leurs activités spéculatives des services de paiement et de financement de l’économie productive, il est tout aussi difficile d’imaginer qu’il contribue à une relance.

Un projet réactionnaire

Le projet est réactionnaire car il propose un retour à ce qui aurait été l’âge d’or d’une France naguère protégée par ses frontières. L’erreur se situe ici dans l’identification des problèmes et de leurs causes comme venant de l’étranger. Ce programme a généralement été qualifié d’antilibéral. Si l’on comprend le néolibéralisme comme étant non pas contre l’Etat mais pour un Etat mis au service des marchés, le projet de Marine Le Pen s’y conforme mais en le confinant à un espace national.

Les multiples appels à voter pour Emmanuel Macron au second tour permettent d’anticiper l’échec de la candidate du Front national le 7 mai prochain. Mais la proposition d’un illusoire barrage contre l’étranger retrouvera sans nul doute beaucoup d’audience au cours des élections législatives de juin prochain en mettant la France au diapason des sombres dérives identitaires du monde contemporain.

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