Ce jeudi à la bourse de Francfort, il y avait Jean qui rit et Jean qui pleure. D’un côté, des traders ravis de voir les 911 millions d’actions de Porsche – 911, comme le fameux modèle de voitures de sport – partir comme des petits pains, à 84 euros (environ 80,1 francs) contre 82 euros initialement demandés. Cette entrée en bourse est la plus importante du pays depuis celle de Deutsche Telekom en 1996 et valorise la marque de luxe à 76,5 milliards d’euros.

De l’autre côté, des mines pâles, sonnées par les pronostics pessimistes des principaux instituts économiques qui ont revu à la baisse leurs prévisions de croissance. L’Allemagne devrait entrer en récession d’ici à la fin de l’année et enregistrer une baisse de 0,4% de son PIB en 2023. L'indice phare de la bourse de Francfort, le Dax, ouvrait en baisse de plus de 2% ce 29 septembre.

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Pas question toutefois, pour les dirigeants du groupe Volkswagen, propriétaire de Porsche, de se faire subtiliser leur bonne humeur. Si, depuis des mois, la conjoncture est défavorable à toute activité boursière, Arno Antlitz, directeur financier de Volkswagen, présent dans les locaux de la bourse de Francfort ne cachait pas sa satisfaction: «C’est un grand jour pour Volkswagen et un grand jour pour Porsche», a-t-il déclaré à la chaîne de télévision NTV. Avec la vente de 25% du capital du constructeur automobile, «Porsche obtient plus de liberté pour mettre en œuvre sa stratégie» tandis que «Volkswagen (VW) obtient plus de flexibilité financière pour financer ses transformations en termes d’électromobilité et de numérisation», a-t-il commenté.

Indépendance retrouvée

Pour les familles Piëch et Porsche, descendants de Ferdinand Porsche – célèbre inventeur de la Coccinelle et fabricant de panzers pour le compte des nazis – l’opération est des plus symboliques. La Holding Porsche SE, contrôlée par ces deux familles, et qui détient elle-même 53% du capital de Volkswagen, a négocié l’achat de 25% plus une des actions minoritaires de Porsche et l’obtention d’une minorité de blocage. Quant aux actions privilégiées mises en vente ce jeudi 29 septembre pour 9,4 milliards d’euros, elles devaient, entre autres, revenir aux fonds d’investissement publics du Qatar et d’Abu Dhabi, au Fonds souverain de Norvège et au fonds américain de gestion d’actifs T. Rowe Price.

«Cette mise en bourse est un triomphe pour les deux familles Piëch et Porsche qui ont réussi à mettre leurs différends en sourdine ces dernières années», constate Georg Meck, journaliste et auteur d’un livre sur la célèbre marque de voitures de sport. «Dans les années 2000, ces deux familles ont tenté de prendre le contrôle de Volkswagen mais n’y ont pas vraiment réussi. Pire, la marque Porsche a été avalée par le groupe. Avec cette mise en bourse, elles regagnent une certaine indépendance sur la marque de leur ancêtre» note-t-il.

Un avenir électrique

Cette opération ne devrait toutefois pas changer la stratégie de fond de Porsche, qui a enregistré l’an dernier des ventes record, avec 300 000 exemplaires vendus. Le constructeur de voitures de sport mise plus que jamais sur la transformation, avec 80% de ses modèles roulant à l’électrique d’ici à 2030. Sa limousine tout électrique Taycan est déjà un succès avec des ventes supérieures à celles du modèle 911 classique. «Porsche est une icône de l’industrie du luxe qui, pour le moment, n’est pas touchée par la crise et dont les clients ne sont pas opposés aux modèles électriques. La mise en bourse va renforcer cette stratégie», estime Georg Meck.

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Du côté de Volkswagen, l’intérêt est clairement financier. Les 9,4 milliards d’euros engrangés par la vente des actions privilégiées vont permettre de couvrir une partie des 50 milliards d’euros d’investissements prévus sur cinq ans, notamment affectés à la construction de six usines de batteries électriques et de centres de recherche à travers l’Europe. Le géant allemand avait-il besoin de ces 10 milliards d’euros alors qu’il a vendu l’an dernier 8,5 millions de véhicules à travers le monde? Oui, estime Ferdinand Dudenhöffer, du centre automobile CAR de Duisbourg. «Volkswagen n’avait pas d’autre solution. Les banques auraient refusé des prêts aussi importants et une augmentation de son capital aurait signifié des changements d’équilibre au sein du groupe. Il a donc décidé de vendre une partie de l’argenterie, c’est-à-dire Porsche», ajoute Ferdinand Dudenhöffer

Pour ce spécialiste du secteur automobile, le succès de cette entrée en bourse reflète aussi la réussite de Porsche à se hisser au rang de «leader de la technologie automobile allemande». «Un peu comme Tesla pour l’industrie automobile américaine».