Les marchés voient souvent uniquement ce qu’ils veulent voir. Ce n’est pas nouveau et ils ne sont pas les seuls, mais, en ce moment, c’est particulièrement frappant. Depuis l’élection de Donald Trump, ils ne voient que ses promesses et tant pis si elles sont irréalistes ou contradictoires. Leur horizon s’est assombri en fin de semaine dernière, surtout pour les pharmas, auxquelles s’est attaqué le président élu lors de sa conférence de presse. Le secteur pharma, donc, qui a été malmené pendant toute l’année dernière en bourse de peur qu’Hillary Clinton, une fois élue, ne lui mette des bâtons dans les roues.

Malgré ce petit accroc, la tendance reste la même: depuis l’élection, l’indice S&P 500 des actions américaines a gagné 6%. Le Dow Jones a, lui, gagné 8,5%. L’évolution de la bourse entre le jour de l’élection d’un président et celui de l’entrée en fonction a été étudiée par deux professeurs d’économie de l’université de Princeton, Alan Blinder et Mark Watson. Ces deux experts ont publié une étude analysant les performances depuis la victoire d’Harry Truman, arrivé au pouvoir en 1945. Pourquoi s’y intéresser? Parce que «la performance des marchés entre ces deux dates peut être interprétée, au moins en partie, comme l’expression – ou le manque d’expression – de la confiance des investisseurs dans la nouvelle administration», expliquent-ils.

Scepticisme étonnant

Jusque-là, Donald Trump, dont les marchés craignaient les revirements et les incohérences pendant toute la période avant son élection, n’est pas différent de ses prédécesseurs de droite. Wall Street grimpe souvent lors d’une transition des démocrates aux républicains. Mais jamais à une telle vitesse: en moyenne, le S&P500 gagne 0,15%. Les transitions inverses laissent les bourses sceptiques: -1,38% en moyenne. A noter que Barack Obama, arrivé en pleine crise financière, a pesé sur les chiffres.

Pourquoi tant de scepticisme? C’est d’autant plus étonnant qu’en moyenne, c’est lorsque les démocrates sont au pouvoir que la bourse progresse finalement le plus. Selon S&P Capital IQ, cité par Business Insider, le S&P 500 gagne 9,7% lors la gauche américaine est au pouvoir, contre 6,7% quand c’est la droite qui tient les rênes.

Promesses intenables

Si les marchés sont si euphoriques, c’est en partie en raison des promesses du milliardaire. Et de l’une d’elle en particulier: celle de lancer un programme de relance en investissant dans les infrastructures. Pourquoi Barack Obama n’y a-t-il pas pensé? Pourquoi les démocrates, partisans historiques de la relance par les dépenses publiques, n’ont-ils pas pris ce chemin-là pour sortir l’Amérique du bourbier de la crise financière? Une idée de génie de Donald Trump?

En fait, pas vraiment. Barack Obama et les démocrates y ont pensé. Ils ont même essayé. S’ils n’ont pas pu aller très loin, c’est en raison de l’opposition des républicains au Congrès. Les propositions étaient d’autant plus difficiles à vendre que le gouvernement américain n’en avait pas vraiment les moyens. Le feuilleton du «fiscal cliff» (période durant laquelle le Congrès a des difficultés à se mettre d’accord pour relever le niveau de la dette publique américaine), qui a connu plusieurs rebondissements, a tenu les marchés, les Etats-Unis et beaucoup de monde en haleine parce que le gouvernement n’était pas loin de se trouver en défaut de paiement.

La falaise budgétaire est toujours là

La dette n’a pas disparu entre-temps. Son plafond non plus. Le plan de relance, de même que les baisses d’impôts promises, risque même de l’augmenter. Donald Trump risque donc, un jour ou l’autre, de se retrouver face à un mur, ou plutôt, face à une «falaise budgétaire». Et même si son parti a changé en partie d’avis avec lui, il est peu probable qu’il considère comme prudent une flambée encore plus violente de la dette.

Dans leur enthousiasme, les marchés voient l’idée générale, mais oublient complètement la réalité de la mise en œuvre. Cela n’échappe évidemment pas à tout le monde. Dans une note publiée en fin de semaine, la banque J.Safra Sarasin prévient: il existe un «écart entre l’optimisme des marchés et les réalités politiques». L’établissement appelle à la «prudence et au réalisme pour établir les perspectives économiques de 2017».

C’est une façon de dire les choses. Quand les attentes retrouvent la réalité, cela va souvent de pair avec l’explosion d’une bulle. Reste à savoir combien de temps l’idylle durera. Autant dire qu’on voit difficilement comment tout cela pourrait bien se terminer. Pour les marchés, mais aussi pour l’économie en général.