Analyse

Le fardeau de l’Etat pèse sur les médias

La fonction du journaliste s’est profondément modifiée, mais la volonté des gouvernements de contrôler l’information s’est adaptée et perfectionnée, au risque de limiter la liberté d’expression

L’épisode de la liste de journalistes choisis par Emmanuel Macron pour l’accompagner au Mali a provoqué l’ire de nombreux médias. Certes on répète sans cesse que Donald Trump a pu être élu sans l’aide des médias. Mais l’«accompagnement» de l’information par les gouvernements est plus présent que jamais.

A lire aussi: Donald Trump part en guerre contre les médias

«L’image du journaliste n’a jamais été aussi mauvaise, avec 44% d’opinions favorables en Allemagne, même si elle est supérieure à celle des politiciens (24%) et des fonctionnaires (34%)», a indiqué Karl-Peter Schwarz, correspondant de la Frankfurter Allgemeine (FAZ), lors de la Conférence Gottfried von Haberler – un rendez-vous libéral –, à Vaduz.

La «lampe de poche» du journaliste

Les journalistes «décident quels faits sont suffisamment importants pour être communiqués, sous quelle forme et dans quelle situation», écrivait Friedrich von Hayek en 1949 dans les Schweizer Monatshefte, comme le rappelle Karl-Peter Schwarz. Tout a changé. «On ne peut attendre du journaliste qu’il apporte la vérité», précisait Walter Lippmann (1889-1974). La fonction de l’information est de rendre le lecteur attentif à un événement, celle de la vérité de faire la lumière sur des faits cachés. Pour Walter Lippmann, cité par le correspondant de la FAZ, la presse ressemble à une lampe de poche. Elle pointe son objectif sur un objet précis mais ne suffit pas à faire toute la lumière.

A lire aussi: La guerre contre les médias est déclarée

«La proximité du journaliste avec les acteurs de l’histoire est trompeuse parce que la distance est déterminée par ces derniers. Le journaliste ne peut être sûr de son jugement», analyse Karl-Peter Schwarz. Les journalistes de la «presse de qualité» au bénéfice de l’expérience, d’un esprit critique et du temps nécessaire disposent des conditions requises pour échapper aux pressions. Ils doivent aussi faire preuve de courage et prennent ainsi un risque personnel. D’autant que la concurrence est forte. En retour, l’informateur espère une analyse allant dans son sens, ou pour le moins neutre. Ludwig von Mises (1881-1973) ajoute, selon Karl-Peter Schwarz, que «le gouvernement n’a pas besoin de corrompre les journalistes. Il suffit de les informer. Les journalistes craignent trop de n’être informés qu’un jour après les confrères.»

Une presse de gauche

La thèse de Walter Lippmann reste actuelle. Les experts en communication ont simplement perfectionné leurs méthodes. Ils profitent du fait que les journalistes sont en majorité de gauche, selon Karl-Peter Schwarz. En Allemagne, 41,5% des électeurs ont voté pour la CDU en 2013, contre 9% des journalistes. 8% ont préféré les Verts contre 27% des journalistes. Le tiers de la corporation serait sans parti.

A lire aussi: Emmanuel Macron président, Acte 1: un scénario si parfait

La distinction se fait moins entre les préférences partisanes qu’entre les gens de quelque part (somewhere) et ceux qui sont de nulle part (anywhere), propose Karl-Peter Schwarz. Les premiers n’ont qu’un faible revenu, une modeste formation et se sentent marginalisés. Les seconds, auxquels appartiennent les journalistes, ne vivent plus où ils sont nés, mais dans un environnement de métropole. Ils sont adeptes de la mondialisation, de l’Union européenne et de l’immigration de masse, en résumé du «politiquement correct». Si l’origine du mot provient du mouvement communiste, il s’intègre davantage à la pensée d’Antonio Gramsci et à son désir de s’imposer dans les consciences par le choix des mots et une hégémonie culturelle. «Le politiquement correct est un instrument d’ingénierie sociale et un signe d’appartenance aux élites», selon Karl-Peter Schwarz.

L’impact du politiquement correct

Le politiquement correct s’est introduit dans les rédactions allemandes par l’intermédiaire de leur Code de la presse (directive 12.1). Ce dernier prévoit par exemple que lors d’un délit, «l’appartenance d’un suspect ou d’un délinquant à une minorité ethnique, religieuse ou autre ne doit pas être évoquée sans qu’il y ait un intérêt public fondé. Il importe de prendre garde de ne pas susciter des préjugés à l’égard des minorités.» Toute la question ici est celle de la définition de l’intérêt public.

Malgré l’ascension des réseaux sociaux et des risques de désinformation, «l’utilisateur n’a pas à être protégé par l’Etat des «fake news» ou d’un discours de haine, aussi détestables soient ces derniers», selon Karl-Peter Schwarz. Pourtant une loi d’application sur les réseaux a été adoptée en Allemagne qui prévoit des amendes allant jusqu’à 50 millions d’euros (environ 54,5 millions de francs) et qui oblige les réseaux à censurer les opinions des utilisateurs. Les entreprises privées deviennent ainsi des instruments de la politique du gouvernement. L’Autriche élabore un projet dans ce sens. La Suisse et le Liechtenstein sont donc les deux derniers pays germanophones à respecter la liberté d’expression, selon Karl-Peter Schwarz.

Publicité