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«Il faut créer un Google sur sol européen»

Hervé Lebret, spécialiste de l’innovation, donne son point de vue face aux rachats de start-up de l’EPFL par Intel. Il craint la disparition de savoir-faire et d’emplois

«Il faut créer un Google sur sol européen»

Interview Hervé Lebret, spécialiste de l’innovation, donne son point de vue face aux rachats de start-up de l’EPFL par Intel

Le professeur craint la perte d’emploiset d’un savoir-faire

Le géant américain Intel fait ses emplettes sur l’Innovation Park de l’EPFL. La semaine passée, il a annoncé le rachat de la start-up Lemoptix. En début d’année, il avait déjà repris Composyt Light Labs.

L’Innovation Park de l’EPFL a vu éclore plusieurs bâtiments ces dernières années, 13 au total, qui hébergent actuellement 110 start-up, des PME et des centres de recherche de multinationales. Au cœur de l’Innovation Park, il y a aussi un homme emblématique, Hervé Lebret. Ingénieur en électronique, ce Breton a démarré sa carrière dans le capital-risque, chez Index Ventures à Genève. Depuis, il insuffle et enseigne l’innovation à l’EPFL en donnant des cours sur les start-up. Chargé de la gestion des fonds Innogrants, il soutient et conseille les chercheurs qui désirent lancer une invention sur le marché. Il fait aussi partie du jury du Silicon Valley Startup Camp, organisé par la BCV.

Le Temps: Que pensez-vous de la reprise par Intel de Lemoptix et Composyt Light Labs?

Hervé Lebret: C’est une excellente nouvelle car Intel n’est pas un acteur de petite taille. Les montants des transactions n’ont pas été dévoilés. Je crois que tous les acteurs sont satisfaits. C’est normal que des start-up se fassent racheter. Par contre, ce qui m’inquiète c’est qu’en Europe, je n’ai jamais vu naître de sociétés technologiques de type Google, Apple ou Cisco.

– Pourtant, on peut citer SAP en Allemagne ou le service de téléphonie via Internet Skype…

– Oui mais il n’y a pas eu de gros succès en Europe dans la technologie ces cinquante dernières années. Certes, Microsoft a racheté Skype pour 8,5 milliards de dollars et Logitech vaut 2 milliards en bourse et compte 6000 employés. Mais, en comparaison avec les Etats-Unis, les poids lourds du secteur sont évalués à plus de 170 milliards de dollars et comptent plus de 50 000 employés. Il y a un décalage d’un facteur dix entre les deux continents et cela me perturbe depuis vingt-cinq ans. J’ai des doutes et des craintes sur l’avenir de l’Europe.

– Comment expliquez-vous ce décalage?

– Je pense que c’est essentiellement culturel. Un jeune ingénieur qui écoute ses parents va travailler chez Nestlé ou Novartis et il y reste. Les Américains ont des parents ou grands-parents issus de l’immigration. La tradition du changement est intégrée et l’échec est accepté.

– Quels sont les risques face à une telle situation?

– Si l’on ne se renouvelle pas, c’est la mort de l’Europe. On y est presque, regardez la France. C’est une inquiétude que j’ai pour mes deux enfants. Il faut créer un Google sur sol européen pour que l’économie puisse se renouveler. Sans la présence d’un important groupe technologique, les start-up innovantes se feront systématiquement racheter par des groupes américains. Yahoo! a repris le français Kelkoo, le danois Navision appartient désormais à Microsoft, le suédois MySQL à Oracle et le français ILOG à IBM.

Pour les spin-off de l’EPFL, c’est pareil. La société d’imagerie médicale Aïmago a été rachetée par le groupe américain Novadaq Technologies pour 10 millions de dollars. Sensima Technology, active dans la production de capteurs magnétiques, a été intégrée au sein de Monolithic Power Systems (MPS) basée à San José en Californie. Seule Jilion a été rachetée par le français Dailymotion, qui a intégré leur technologie vidéo sur leur site. Et maintenant, c’est Intel. Or, lorsque ces sociétés sont rachetées, c’est tout un savoir-faire et des emplois qui peuvent disparaître. Il y a un risque de perte de richesse.

– Quelles solutions proposez-vous pour éviter de perdre ce savoir-faire technologique?

– Si l’EPFL avait une antenne aux Etats-Unis, cela serait une excellente chose et permettrait de faire venir des capitaux en Europe. Il faudrait créer une sorte de Swissnex, mais uniquement dédiée à l’entrepreneuriat. Celle-ci devrait être basée dans la Silicon Valley, un passage qui devrait être obligatoire pour tous les étudiants et pas seulement pour ceux que la BCV sélectionne pour son camp. En outre, les directeurs de start-up devraient s’inspirer des modèles israélien, chinois, indien ou taïwanais. Ceux-ci ont compris que le centre de gravité se trouvait aux Etats-Unis. Pour croître rapidement, les patrons de start-up et PME doivent passer 80% de leur temps aux Etats-Unis pour trouver des clients et des capitaux. C’est probablement une des seules façons de maintenir des équipes développement en Europe.

– Il y a pourtant du capital-risque en Europe…

– Très peu. Ce sont environ 4 à 5 milliards de dollars par année qui proviennent du capital-risque européen. Et la plupart de ces fonds sont destinés à la biotechnologie. Aux Etats-Unis, 30 milliards de dollars sont investis chaque année par des fonds de capital-risque. L’argent se trouve outre-Atlantique. Or, le nombre d’entrepreneurs prêts à aller aux Etats-Unis pour trouver des fonds est négligeable.

– Craignez-vous que le départ de Patrick Aebischer ait un impact négatif sur la création de start-up?

– Le transfert technologique, à savoir la création du Parc scientifique d’Ecublens, a démarré au début des années 90. Les «pères fondateurs» furent Bernard Vittoz (à l’époque président de l’EPFL) et ses collaborateurs. Ils se sont rendu compte qu’il devenait nécessaire de créer une telle infrastructure. L’arrivée de Patrick Aebischer a accéléré et encouragé cette tendance. Je pense que son successeur agira dans la continuité et consolidera ce qui a déjà été développé. Je ne suis pas inquiet pour l’avenir du site. Le transfert technologique est désormais intégré dans les institutions académiques. Elles ne restent plus cloisonnées dans leur tour d’ivoire. En revanche, quel que soit le successeur de Patrick Aebischer, l’Innovation Park ne pourra pas s’étendre indéfiniment. Le mètre carré est désormais limité. Les locaux sont tous remplis. L’Innovation Park héberge quelque 110 start-up, ce qui a permis la création d’environ 700 emplois, soit environ une par mois. A cet effet, un tiers d’entre elles ont été créées grâce aux Innogrants. Ces fonds de démarrage financés par l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne permettent d’assurer pendant un an le salaire d’une personne porteuse d’un projet prometteur, généralement un chercheur ou un étudiant.

– Comment avez-vous attrapé le «virus» de l’innovation?

– Lorsque j’ai étudié à Stanford. Tout le monde parlait start-up. C’est d’ailleurs là-bas que j’ai rencontré les frères Rimer, David et Neil, qui m’ont facilement convaincu de les rejoindre dans leur société de capital-risque à Genève alors que je ne connaissais rien au métier. J’ai travaillé six années dans ce domaine et j’ai procédé à des investissements essentiellement dans de très jeunes sociétés localisées en Europe, en Israël et aux Etats Unis. J’ai adoré et adore toujours autant le monde des start-up!

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