L’invitée

Il faut encadrer l’évolution numérique en Suisse

L’intervention des pouvoirs publics pour rappeler Uber à ses obligations est extrêmement urgente. Dans l’intervalle, il est inacceptable que des entreprises proches de la Confédération lui confient des mandats de transport

En intégrant Uber à leurs applications de mobilité, les CFF et CarPostal offrent les services d’une entreprise hors la loi. Ils se rendent complices de dumping. La multinationale américaine ne paie en Suisse ni la TVA ni les cotisations aux assurances sociales de ses chauffeurs. Elle contourne l’ordonnance réglant l’admission à la circulation routière et enfreint la réglementation en vigueur sur la durée du travail et du repos.

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Partout dans le monde, cette société viole tellement de règles que l’Italie vient d’interdire en partie les activités d’Uber sur son sol, rejoignant ainsi toute une série d’autres pays européens. En Suisse romande également, les cantons – Genève, notamment – commencent à légiférer, afin d’encadrer les activités du transporteur. Malgré tout cela, des entreprises liées à la Confédération – La Poste, les CFF – proposent les services d’Uber à leur clientèle.

Pas contre le progrès

Les syndicats et les travailleurs concernés ont organisé une action début avril devant le siège des CFF et de la Poste pour dénoncer cette situation. A cette occasion, des journalistes m’ont demandé si les syndicats étaient contre la numérisation et le progrès.

Bien sûr que non!

Mais nous ne sommes pas prêts à sacrifier de précieux acquis sociaux, uniquement parce que des hommes d’affaires peu scrupuleux de la Silicon Valley cherchent à se remplir les poches avec leur nouveau modèle d’affaires numérique. Nous ne protestons pas contre une technologie. Nous manifestons pour que des plateformes comme Uber respectent nos lois et soient obligés de payer leurs cotisations aux assurances sociales.

Pour que le progrès profite à tous

Dans le débat public, des experts autoproclamés nous prédisent un avenir tantôt radieux et tantôt apocalyptique, pendant que des présidents directeurs généraux avancent des thèses plus ou moins audacieuses pour tenter de prouver qu’ils maîtrisent la situation. Le sujet est épineux, l’avenir dans une certaine mesure imprévisible. D’autant plus que la numérisation est un terme générique. Il recouvre toutes sortes de développements et de transformations, qui comportent aussi bien des chances que des risques.

Mais comme la numérisation bouleverse beaucoup de choses, parfois à un rythme effréné, il faut prendre du recul, et garder une vue d’ensemble. Les applications pratiques et/ou amusantes, les grandes envolées enthousiastes sur le progrès technologique ne doivent pas nous faire oublier la vraie question: comment faut-il encadrer le progrès numérique, afin qu’il profite à tout le monde?

La question n’est pas technologique mais politique

Nous, les syndicats, préconisons des garde-fous afin qu’une petite minorité ne se serve pas du progrès technologique pour amputer les droits sociaux et politiques de la grande majorité.

Au-delà des nouveaux biens et services produits et des postes de travail créés, les technologies basées sur la numérisation suppriment des emplois en rationalisant les processus.

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Ils modifient les relations professionnelles. Les acteurs de l’économie de plateforme comme Uber nous le prouvent: ils évincent les entreprises classiques et généralisent des conditions de travail précaires (indépendance fictive, travail sur appel, travail au noir, etc.). Leurs processus de travail sont subdivisés et délocalisés, des étapes de production étant externalisées dans le «cloud» ou dans Internet. Les travailleuses et travailleurs du clic et les autres tâcherons du numérique n’ont quasiment aucun droit, et se trouvent à la merci de groupes actifs dans le monde entier.

Inexorable avancée des progrès technologiques

Le véritable enjeu consiste à réglementer l’usage économique qui est fait des nouvelles technologies. Faute d’encadrement correct, les tendances négatives ne feront que s’accentuer. D’où encore plus d’inégalités, le démantèlement des liens sociaux, la pression sur les salaires, le chômage et le développement de monopoles économiques extrêmes. Nous voulons mettre en place des mesures d’accompagnement sociales et démocratiques afin de prévenir un tel scénario sur le terrain politique, dans les divers métiers ou branches (par des CCT), ainsi qu’au niveau des entreprises, en renforçant la codécision et la participation à l’organisation du travail. Le cas Uber est un test décisif, qui nous renseignera sur la stabilité et la pérennité de nos lois et de nos acquis sociaux.

Les entreprises liées à la confédération doivent montrer l’exemple

L’intervention des pouvoirs publics pour rappeler Uber à ses obligations est extrêmement urgente. Dans l’intervalle, il est inacceptable que des entreprises proches de la Confédération lui confient des mandats de transport par le biais de leurs applications de mobilité. Elles se rendent ainsi complices de violations de lois. Les syndicats les appellent donc une fois de plus à cesser immédiatement cette collaboration contre nature.

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