Christine Lagarde, directrice générale du FMI

«Il faut être fier de la Suisse, il y a beaucoup d’ingrédients pour que ça marche!»

La Suisse reste un havre de prospérité et elle renouera à moyen terme avec une croissance confortable. C’est la conviction exprimée par la patronne du Fonds monétaire international (FMI), dans un entretien exclusif à la RTS, recueilli par Darius Rochebin, qui sera diffusé demain dimanche.

La sixième femme la plus puissante du monde, selon le classement de Forbes, ne partage pas le pessimisme de certains analystes sur les effets du franc fort, qui resteront limités selon elle, grâce aux «fondamentaux» de l’économie suisse.

Christine Lagarde exprime en revanche sa préoccupation quant au ralentissement de l’économie chinoise. Elle évoque une tendance de fond: la baisse du prix des matières premières «chamboule le modèle de développement des pays émergents».

Cette nouvelle donne tirera la croissance mondiale vers le bas, puisque les pays émergents représentaient «80% de cette croissance les cinq dernières années». Extraits.

Darius Rochebin: Vous êtes une des personnes les mieux placées du monde pour évaluer la rentrée économique. Qu’en est-il de la croissance en Europe?

Christine Lagarde: La croissance ne reprend pas de manière extrêmement solide et harmonieuse dans tous les coins et toutes les économies du monde. Elle est toujours fragile et elle est toujours inégale. On regarde très attentivement, bien entendu, les pays émergents plus particulièrement. La croissance repart plutôt bien dans les économies avancées, particulièrement aux Etats-Unis, et aussi un peu en zone euro. Mais les pays émergents sont le centre de notre attention.

En Chine, un certain ralentissement est un des événements de cet automne. Cela inquiète beaucoup.

– Le ralentissement était prévisible, prévu, inéluctable. Un pays se développe parfois à des vitesses extrêmement rapides pendant une période de temps, et ensuite, nécessairement, ce taux de croissance, doucement, on l’espère, ralentit. Nous, nous prévoyons que la Chine aura un taux de croissance de 6,8%. Ce sera peut-être un petit peu moins. Si c’est 6,6 ou 6,5, je ne sais pas!

Cela vous a surprise vous-même?

– Nous ne voyons pas la Chine à des taux – comme certains le brandissent comme une menace – à 4 ou 4,5%. Ce qui a surpris beaucoup, je crois, c’est le chiffre des exportations au mois de juillet, qui est à mon avis plus déterminant que celui des importations. Le chiffre des exportations a baissé. C’est aussi la résultante d’un environnement général, où la croissance, certes, est là, mais à des rythmes qui sont d’un peu plus de 3%, donc pas à des taux très élevés. Donc la demande adressée à la Chine est réduite.

Ces pays émergents, on a beaucoup cru en eux: les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud. Aujourd’hui, des doutes apparaissent. On les a surévalués?

– Les pays émergents ont été largement tirés par des demandes très fortes d’un pays en croissance très importante qui était la Chine. Beaucoup reposaient sur les matières premières…

Et là ça se gâte…

– Et on retrouve, bien sûr, une baisse du prix des matières premières, ce qui vient chambouler les modèles économiques de développement de ces pays. Donc, ces pays qui avaient fourni à peu près 80% de la croissance au cours des cinq dernières années vont fournir moins de croissance mondiale. En contrepartie, on a des économies avancées qui sont en train de se redresser plus vite et qui vont contribuer à la croissance.

Parmi ces pays émergents, il y a la Russie. Vladimir Poutine nous disait le mois dernier que «l’Occident est en train de méconnaître son propre intérêt en coupant des ponts avec nous». Que répondez-vous à cela?

– Nous ne raisonnons pas en termes de rapport de force de nature politique entre les pays. On a 188 Etats membres au sein du FMI. Nous les servons tous. Nous les examinons tous, à l’aune des mêmes instruments. Ce qu’on a pu constater, c’est que, en tout cas, le commerce mondial est un facteur de croissance et de développement et que, aujourd’hui, on constate un tassement du commerce international. Cela, c’est une préoccupation.

Votre regard sur l’économie suisse… Les Suisses sont fiers de leur franc fort et, en même temps, inquiets de l’effet sur les exportations, sur la croissance. Dans cette balance, qu’est-ce qui doit dominer d’après vous? Fierté ou inquiétude?

– De toute façon, il faut être fier de ce pays et de son magnifique environnement, de ses atouts et de tous les attributs de la culture suisse. Cela ne se limite pas seulement à ça. Il y a des choix de politique monétaire qui ont été faits et qui sont toujours des choix difficiles. Nous, nous considérons que ça aura bien sûr un impact sur la croissance. Mais on voit la croissance suisse, à moyen terme, aux alentours de 2%, on voit une inflation aux alentours de 1%…

Le miracle suisse, certains ont l’impression qu’il se renouvelle, malgré tous les oiseaux de mauvais augure… Ça va continuer selon vous?

– Quand les fondamentaux sont solides, quand les équilibres macroéconomiques sont bien tenus, quand la capacité de travail est là, quand la détermination à produire de l’innovation et à améliorer la compétitivité est là, il y a quand même beaucoup d’ingrédients pour que ça marche!

Les Suisses se disent parfois: on est trop vertueux, tellement vertueux que ça pèse sur nous, par le fait du franc fort. Est-ce que vous entendez ça?

– Je trouve que l’équilibre est assez bien trouvé en Suisse!

Où en est-on de la crise grecque?

– Moi, je me félicite des évolutions des dernières semaines. J’espère que les autorités grecques vont continuer à mettre en œuvre des réformes impératives pour que l’économie grecque puisse se renforcer, puisse accéder à nouveau aux marchés financiers, puisse marcher sur ses deux jambes. On est encore loin du résultat, soyons clairs.

Les Grecs reviendront aux urnes dans quelques semaines, que leur dites-vous?

– Le FMI ne s’immisce jamais dans les débats politiques. Ce que nous disons simplement, c’est que des réformes de fond doivent être engagées pour restaurer la souveraineté économique du pays. Il reste beaucoup de réformes à faire: le régime des retraites, le secteur financier […]

On a vécu des scènes très dures […] Quand Monsieur Tsipras parle de votre «responsabilité criminelle» et vous rencontre ensuite…

– J’ai assez fréquenté le monde politique. Je sais qu’il y a des positions de communication, des postures qui souvent sont destinées à l’audience interne d’un pays, alors bon…

Dans cet incroyable feuilleton, il y avait ce face-à-face entre deux des femmes les plus puissantes du monde, vous et Madame Merkel. Comment avez-vous travaillé?

– Bien! J’ai beaucoup de respect pour elle. Elle est très accessible dans son mode de fonctionnement. On travaille de manière simple. On communique par SMS. Cela permet d’abord de vérifier qu’on ne dérange pas, et ensuite d’accélérer la manœuvre!

Vous avez dit que la dette grecque n’était pas «viable» telle qu’elle est aujourd’hui.

– Non, elle n’est pas viable. Je crois que plus personne n’en débat.

On sent deux cultures différentes. Pour Madame Merkel, pour les Allemands, l’idée d’annuler la dette, cela choque, plus peut-être que pour des Latins ou des Anglo-Saxons?

– Le débat sur l’annulation de la dette n’a jamais été ouvert! Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de l’ouvrir si les choses vont bien.

Une réduction…

– La restructuration! On parle d’allongement des maturités, de réduction des taux, de franchise pour une certaine période. On ne parle pas d’annulation de dette.

La crise grecque, avant ça la grande crise financière de 2008, toutes ces nuits blanches, toutes ces tensions depuis tant d’années, comment on tient le coup?

– D’abord je pense qu’il faut faire très attention à sa santé. Faire attention à ce qu’on mange, à ce qu’on boit, entretenir la machine, marcher, nager, faire de la bicyclette dès qu’on peut. Pour moi, la natation, une bonne alimentation et le yoga sont la clé.

L’entretien sera diffusé demain dimanche sur RTS Un, 13h25, dans l’émission «Pardonnez-moi».