Le Temps: Vous prônez une refonte du système capitaliste!

Paul Jorion: Depuis son avènement au XIXe siècle, le capitalisme a toujours été un système très déséquilibré. Cela vient du fait que, pour attirer les capitaux là où ils sont utiles, on recourt à un système d’intérêt. Ainsi, la fortune de ceux qui disposent des capitaux et qui récoltent ces intérêts s’accroît en permanence. Le seul moyen de relancer le système lorsqu’il se grippe, c’est donc de redistribuer les richesses de façon plus homogène. Car si la distribution n’est pas suffisamment homogène, deux problèmes se posent. D’une part, le pouvoir d’achat de la grande masse de la population ne suffit plus à soutenir l’industrie. D’autre part, ceux qui disposent des capitaux ne peuvent plus investir dans l’industrie. Car ils font face à un risque de surproduction. Du coup, et c’est flagrant dans la période qui conduit à la crise de 2007 mais également depuis, les capitaux flottants sont utilisés pour parier sur les variations de prix.

– D’où votre volonté d’interdire la spéculation?

– Il ne s’agit pas d’interdire à un petit porteur d’espérer qu’une entreprise prospérera, mais d’interdire une spéculation qui dérègle complètement le mécanisme de formation des prix. En 2008, le prix du pétrole a été multiplié par trois en six mois. Cette envolée n’a pas été justifiée par une demande supplémentaire puisqu’on entrait en période de récession économique. Ce sont simplement les détenteurs de capitaux en quantités considérables qui les ont placés dans des fonds spéculatifs.

– Comment interdire, concrètement, la spéculation?

– La spéculation, c’est-à-dire les paris sur l’évolution des prix, était interdite durant pratiquement tout le XIXe siècle. En France, c’est un édit de François Ier qui a introduit la première mesure contre cette pratique perçue comme un danger pour les économies. Car l’argent utilisé pour spéculer ne sert pas à d’autres activités positives telles que l’intermédiation, dont les banques tirent de manière justifiée des profits. Malheureusement, les milieux d’affaires ont réussi à faire abroger les lois qui interdisaient la spéculation. Depuis 2007, rien n’a été fait pour la maîtriser alors qu’en France, par exemple, il suffirait de remettre en place trois articles de lois abrogés en 1885.

– La spéculation ne contribue-t-elle pas à fournir de la liquidité sur les marchés?

– Cet argument ne tient pas, pour une simple et bonne raison: les prix qui sont déterminés par l’offre et la demande sont des prix dits fondamentaux qui ont une signification économique. Or, les prix spéculatifs fluctuent de manière désordonnée, indépendamment de la valeur de l’entreprise. Par conséquent, la liquidité apportée par un spéculateur se situe à des niveaux de prix qui n’ont aucune pertinence d’un point de vue économique.