Il faut payer pour prêter du franc aux entreprises

Dette Les taux négatifs de la BNS ont des répercussions inédites sur le financement des sociétés

Cela pourrait relancer l’investissement, donc l’économie

D’abord, c’étaient les pays. Et pas n’importe lesquels: ceux considérés comme sûrs et frappés du sceau triple A des agences de notation. La Suisse, par exemple, a vu les rendements de ses obligations souveraines diminuer et passer en dessous de zéro depuis le début de la crise financière. Inquiets, les investisseurs préféraient ainsi perdre un peu d’argent en le prêtant à un acteur jugé solide avec des finances saines, plutôt que de le risquer ailleurs.

Face aux tensions exacerbées dans la zone euro, d’autres pays, comme l’Allemagne, ont aussi vu leurs taux d’intérêt passer en dessous de zéro. Or aujourd’hui, le phénomène s’est largement étendu, aussi sous l’effet des perspectives conjoncturelles qui se détériorent. Il atteint désormais des entreprises. Nestlé a été l’une des premières entreprises suisses à voir les investisseurs accepter de payer un peu pour lui prêter de l’argent (lire ci-dessous). «C’est une situation extrême, que je n’ai jamais vue en 18 ans d’expérience sur les marchés des obligations», reconnaît Catherine Reichlin, responsable du conseil obligataire à la banque Mirabaud à Genève. Une première dont profitent également des entreprises ou des banques étrangères. Depuis plusieurs années, des groupes étrangers utilisent le marché suisse parce que les taux d’intérêt sont plus bas de manière générale. Ils viennent aussi emprunter en francs pour avoir des sources de financement diversifiées, parce que leurs activités ne sont pas cantonnées à une zone monétaire.

McDonald’s, par exemple, fait partie de ces sociétés (voir tableau). Mais elles ne sont pas toutes occidentales. La Korea National Oil ou la société télécoms mexicaine America Movil profitent de cette situation. De même que certains pays, la Pologne, par exemple, ou l’Italie, qui peuvent emprunter à un coût beaucoup plus faible que dans leur propre région. Pour l’instant, ce phénomène, qui s’est accentué depuis le début de l’année, se limite, pour la plupart, à des emprunts d’une durée relativement courte, de quelques années.

«D’un point de vue économique, cela peut paraître complètement insensé», s’exclame Bruno Jacquier, économiste chez Edmond de Rothschild (Suisse) à Genève, tout en expliquant: «Lorsque l’on prend en compte la situation actuelle, avec une inflation négative dans certains pays, on peut le voir comme un moyen de préserver son argent quand même.»

Ce scénario inédit est aussi «l’effet de l’argent gratuit», explique Catherine Reichlin. La Réserve fédérale américaine (Fed) a arrêté ses programmes de rachat d’actifs, mais la Banque du Japon reste très active, inondant le marché de liquidité. Et la Banque centrale européenne (BCE) prévoit de faire de même avec son programme de rachat de dette souveraine, annoncé en janvier. Cette dernière, comme la Banque nationale suisse (BNS), a imposé des taux d’intérêt négatifs, que certains établissements bancaires répercutent à leur tour à certains clients. Dans ce contexte, «les investisseurs se disent qu’il vaut mieux perdre un peu d’argent de cette façon, plutôt que d’en perdre encore davantage en les déposant dans une banque qui les ponctionnerait», explique un autre expert obligataire. Ces financements extrêmement faibles vont-ils en retour permettre de stimuler les investissements, et donc l’économie? Dans une certaine mesure, oui, estime Bruno Jacquier. «C’est un soutien, mais ce n’est qu’un élément de l’équation. Les entreprises très touchées par les effets du franc fort vont peut-être préférer rester prudentes et ne vont pas forcément lancer de nouveaux projets tout de suite. Cela dépendra donc beaucoup des secteurs. En outre, ce sont surtout les grandes entreprises qui se financent avec les marchés, tandis que les petites dépendent davantage des crédits bancaires, et là, les conditions d’emprunt n’ont pas vraiment changé.»

«C’est une situation extrême, jamais vue en 18 ans d’expérience sur les marchés des obligations»