«Aujourd'hui, le marché boursier est tellement déprimé que la capitalisation boursière des entreprises américaines de biotechnologie s'élève à 220 milliards de dollars (302,2 milliards de francs), soit l'équivalent de ce qui a été investi dans ce secteur en vingt-cinq ans d'existence. Cela voudrait donc dire que le retour sur investissement est égal à zéro.» La remarque d'Edward Penhoet, ancien directeur général de Chiron, cité dans le «rapport de biotechnologie 2003» d'Ernst & Young, montre à quel point ce secteur des sciences de la vie, décrit comme le domaine d'avenir qui va révolutionner la médecine par l'utilisation des connaissances tirées du décryptage du génome, traverse une phase difficile.

La crise est avant tout une crise de confiance des investisseurs, puisque les paramètres liés à l'activité directe des 4362 entreprises de biotechnologie sont en croissance, comme le prouve l'augmentation des recettes en 2002 (+15% à 41,37 milliards de dollars), des dépenses de recherche (+34%, à 22 milliards), et du nombre d'employés (+1% à 193 753). Mais si l'argent continue à manquer, en raison notamment de l'impossibilité de procéder à des entrées en Bourse (IPO) faute d'intérêt de la communauté financière, le secteur va souffrir et devoir se restructurer, notamment par des fusions-acquisitions ou par une externalisation des projets, au moyen de partenariats avec de grandes entreprises pharmaceutiques aux reins plus solides. «Si les marchés ne retrouvent pas leur vigueur dans cinq ans, la biotechnologie disparaîtra», prédit Luca Benatti, à la tête de l'entreprise italienne Newron Pharmaceuticals.

Fusions forcées

Alors que les Etats-Unis ont connu près de 60 IPO's en l'an 2000, ce nombre est tombé à moins de 10 en 2001 et 2002. Les réserves financières, souvent constituées de capital-risque ou des liquidités issues d'une précédente entrée en Bourse, s'épuisent. En 2001, 17% des entreprises américaines de biotechnologie, et 12% des sociétés européennes cotées, disposaient de moins d'un an de réserves (cash burn). Cette proportion est passée, respectivement, à 33% et 20% en 2002. Seul un quart des entreprises américaines, et moins d'un tiers des sociétés européennes, sont très à l'aise en disposant de plus de cinq ans de réserves financières.

Peter Wulff, président de l'entreprise danoise Bavarian Nordic, cité dans le rapport d'Ernst & Young, décrit les conséquences de cette situation. «De nombreuses sociétés biotech se restructurent et vendent leurs produits ou leur recherche sous licence alors que dans des circonstances normales, elles auraient pu les développer elles-mêmes. D'autres, par volonté de satisfaire leurs actionnaires, ou par désespoir, se lancent dans des opérations de fusion.»

Fin juin, les analystes financiers ont pris note avec scepticisme de la fusion entre Biogen et Idec qui formera, avant la fin de l'année, la troisième entreprise américaine de biotechnologie, derrière Amgen et Genentech, en réalisant des ventes annuelles de 1,55 milliard de dollars. La volonté de contrer l'effet de la chute des ventes d'Avonex depuis que le Rebif de Serono s'approprie le marché de la sclérose en plaques n'est sans doute pas étrangère à cette décision. Un effet de synergie de quelque 300 millions de dollars est attendu.

Dans ce paysage mouvementé, la biotechnologie européenne, encore jeune face à sa rivale américaine, affiche des taux de croissance impressionnants, soit 845% en cinq ans pour atteindre des recettes de quelque 8,2 milliards de dollars pour les seules sociétés cotées en Bourse. La Suisse, qui abrite plus de 130 sociétés, occupe le neuvième rang mondial et tire parfaitement son épingle du jeu, notamment grâce à Serono, ou encore à une entreprise comme Actelion qui est sortie des chiffres rouges au premier trimestre 2003.