L’Interview de François Pérol

«Il est faux de dire que les banques françaises ne prêtent pas aux entreprises»

Dans un entretien au «Temps», François Pérol, président du directoire du groupe bancaire français BPCE, défend son bilan à la tête de la fusion réussie, en 2009, des Banques Populaires et des Caisses d’Epargne

François Pérol, président du directoire du groupe bancaire français Banques Populaires – Caisses d’Epargne (BPCE)

«Il est faux de dire que les banques françaises ne prêtent pas aux entreprises et à l’économie»

«Banques Populaires – Caisses d’Epargne»: le deuxième groupe bancaire en France, résultat de la fusion de ces deux banques mutualistes en juillet 2009, est surtout connu des marchés financiers sous son sigle BPCE, et via sa banque d’investissement Natixis. En Suisse, le Groupe BPCE possède la Banque du Léman. Retour, avec son président François Pérol, sur une fusion opérée au cœur de la crise financière de 2008-2009 – après le renflouement par l’Etat de Natixis à hauteur de 7 milliards d’euros – mais aujourd’hui créditée d’une belle réussite. Avec un mot d’ordre: demeurer une banque de proximité, au service de sa clientèle et éloignée des activités financières les plus spéculatives.

Le Temps: Votre groupe bancaire n’a que six années d’existence. Mais, une fois n’est pas coutume, la fusion entre les deux réseaux coopératifs des Banques Populaires et des Caisses d’Epargne semble avoir réussi…

François Pérol: Nous avons fait beaucoup de chemin depuis le rapprochement intervenu en 2009. Le Groupe BPCE est aujourd’hui solide, fortement capitalisé, dans une situation financière saine et rentable alors que la conjoncture économique française est atone. Comment définir Groupe BPCE, avec ses 8000 agences bancaires, 36 millions de clients et 8 millions de sociétaires? Comme une banque de clientèle – environ 20% de parts de marché dans la banque de détail en France – au profil de risque modéré, et avec un appétit modéré pour ce même risque. Notre objectif? Etre d’abord au service de nos clients et des entreprises.

– A vous entendre, cela sonne un peu comme la «banque de papa», un groupe bancaire à l’ancienne…

– Croire cela serait une grave erreur! Le Groupe BPCE est dynamique, engagé, très présent dans l’économie française avec les Banques Populaires régionales, les Caisses d’Epargne et Natixis. Ou avec, en Suisse, la Banque du Léman, qui est une de nos filiales. Ce que je décris, ce n’est pas un modèle de gestion passéiste. C’est une conviction et un engagement, salué par de bons résultats financiers. Le Groupe BPCE est engagé dans un plan stratégique couvrant la période 2014-2017, dont l’un des objectifs est de parvenir à un résultat net de 4 milliards d’euros. En 2014, notre produit net bancaire a augmenté de 2,3%, à 23,6 milliards d’euros. Les frais de gestion, eux, ont progressé mais à un rythme inférieur (+1,2%, à 16,3 milliards). Notre bénéfice net a grimpé de 4,8%, à 3,1 milliards d’euros, après provisions pour faire face aux risques d’impayés sur les crédits. Avec un ratio de fonds propres de 12%, soit le niveau que nous visions initialement pour 2017.

Nous faisons tous les métiers de la banque et notre partenariat avec CNP Assurances, qui entrera en vigueur au 1er janvier 2016, nous positionnera fortement dans ce secteur. On est en quelque sorte un exemple de banque universelle, dont les deux tiers de l’activité sont, en France, dans la banque de détail. Nous sommes la banque des petites et moyennes entreprises (PME) françaises, dont la santé est si préoccupante. Nous travaillons aussi, via Natixis (dont le bénéfice net 2014 est en croissance de 17%, à 1,13 milliard d’euros) dans le monde entier, pour financer, y compris sur les marchés, les grands clients entreprises, institutions financières et investisseurs; et Natixis gère 740 milliards d’euros d’actifs pour le compte de ses clients, dont 400 sur le continent américain. Le fait que notre capital appartienne à nos clients entraîne des exigences.

– Vous insistez sur le financement de l’économie. Une manière de répondre aux critiques adressées aux banques, accusées de préférer placer leurs fonds pour rechercher les meilleurs rendements plutôt que de soutenir les entreprises?

– Il est faux de dire que les banques françaises ne financent pas les entreprises et l’économie. Y compris pendant la crise, toutes ont continué de prêter, sauf peut-être dans la période très délicate de la fin 2008-début 2009, lorsque le système financier mondial était en pleine panique. Est-ce à dire que nous répondons toujours positivement aux demandes de prêt? Non, bien sûr. Nos encours de crédit ont progressé de 110 milliards d’euros depuis 2010 mais nous avons, comme toutes les banques, pour objectif d’être remboursés. D’autant que cet argent est constitué par les dépôts de nos clients. Dans notre cas, nous avons un atout: notre maillage local. Grâce à nos 8000 agences en France, nous sommes en mesure d’évaluer plus finement le risque.

– Sauf que ces entrepreneurs, en France, accusent nommément les banques…

– Je ne suis pas d’accord. La première cause de difficulté citée par les chefs d’entreprise, en France comme dans le reste des pays de l’Union européenne, c’est la fragilité de leur carnet de commandes. Le premier souci, c’est la perte de clients, la perte de marchés, l’économie qui fait du surplace. L’autre remarque que nous entendons de la part de nos clients, c’est leur ras-le-bol fiscal et réglementaire. Trop d’impôts, trop de cotisations sociales, pas assez de liberté, trop de réglementations.

– Quel est votre avis sur cette stagnation française?

– La vision que beaucoup ont de la France me paraît trop pessimiste. Mais elle n’est guère surprenante. Le problème central de notre pays est l’ajustement indispensable entre le poids de sa sphère publique, dont les dépenses représentent 57% du produit intérieur brut (PIB), et la santé du secteur privé. Le public pèse, en France, beaucoup trop lourd. La sphère privée ne parvient plus à le financer. D’où le recours à l’endettement. Ce n’est pas, d’abord, un problème de compétence et de productivité. L’enthousiasme est là. Les projets aussi. A condition de pouvoir soulever ce qui ressemble de plus en plus à une chape de plomb publique.

– 2015 sera-t-elle l’année des réformes? Vous avez conseillé Nicolas Sarkozy à l’Elysée (lire ci-dessous). Vous mesurez la difficulté de changer les choses. Où sont les signes encourageants?

– Les facteurs dont l’économie française devrait profiter ne sont pas hexagonaux. Je parle là de la baisse des prix du pétrole, de la baisse de l’euro et de la baisse des taux d’intérêt. Je m’attends donc à un mieux conjoncturel, qui devrait conduire à une croissance de 1,2% en 2015, tirée par la consommation des ménages. La grande question est de savoir si les entreprises vont parvenir à reconstituer leurs marges et, surtout, comment évoluera le chômage, qui, au mieux, peut se stabiliser. La France a besoin d’air frais et cela passe à la fois par une baisse des dépenses publiques, une valorisation du travail et plus de liberté d’entreprendre.

– L’injection massive de liquidités par la Banque centrale européenne va-t-elle dans le bon sens?

– Cette décision de la BCE était inéluctable, mais il s’agit d’une drogue dure. On peut espérer qu’elle enclenche un cycle économique vertueux, sauf qu’il va falloir ensuite apprendre à s’en passer. En ce qui concerne la BPCE, l’effet est pour l’heure nul sur nos comptes. Nos réserves de liquidités sont suffisantes. Nous ne participons pas à ce programme de rachat de titres européen.

Publicité