La Fed apparaît plus hésitante que jamais

Conjoncture Suite au coup de froid sur les bourses, une hausse des taux en septembre semble peu probable

Cette incertitude risque de peser sur les marchés des actions

Un premier tour de vis en septembre ou un nouveau report? A l’approche de la réunion très attendue de la Réserve fédérale américaine (Fed), les 16 et 17 septembre, les paris à propos d’une première hausse ou non des taux d’intérêt aux Etats-Unis vont bon train. En début de semaine, alors que les marchés ont dévissé, les chances que la Fed procède à un tour de vis – le premier depuis neuf ans – semblaient plus faibles que jamais. Depuis 2008, les taux directeurs de la Fed ont été maintenus dans une fourchette de 0 à 0,25%, soit presque à zéro.

Les marchés n’ont pas pu compter sur les éventuels signaux de fumée envoyés par Janet Yellen, la présidente de la Réserve fédérale, absente à Jackson Hole, le rendez-vous phare des banquiers centraux, qui a débuté jeudi. Contrairement à son prédécesseur Ben Bernanke, elle n’a jamais été encline à utiliser cette réunion pour signaler de futurs changements en matière de politique monétaire. Présent à la réunion, Stanley Fischer, le numéro deux de la Fed, a, lui, toutefois laissé la porte ouverte à un relèvement des taux d’intérêt dès septembre, tout en reconnaissant que la Fed surveillait de près l’évolution de la situation en Chine. «En ce moment, nous suivons les développements de l’économie chinoise et, plus étroitement qu’à l’ordinaire, leurs effets réels et potentiels sur les autres économies», a-t-il indiqué samedi, cité par l’AFP.

Selon l’analyse des contrats à terme recensés par Bloomberg, les marchés n’accordaient mercredi plus que 24% de chances à un relèvement des taux lors de la réunion de septembre, comparé à 54% le 7 août. Les investisseurs se montrent même sceptiques à propos d’un tour de vis d’ici à la fin de l’année: l’estimation des chances d’une hausse des taux en décembre a été ramenée à 52%, contre 77% début août.

Malgré le rebond des bourses en fin de semaine et les mesures annoncées en Chine pour calmer l’inquiétude des investisseurs, peu d’économistes prévoient sans hésiter une hausse des taux à la mi-septembre. Certains établissements, comme LGT ou J. Safra Sarasin, n’excluaient pas dans des notes récentes que la Fed franchisse un tel pas. Leur analyse repose sur deux facteurs suivis avec particulièrement d’attention par les gouverneurs de la Fed. A savoir l’inflation et le marché du travail, avec un taux de chômage qui a reculé en juillet à 5,3%, son plus bas niveau depuis 2008.

S’agissant de l’inflation, la dépréciation du yuan en Chine en août et la chute du cours des matières premières ont encore réduit les attentes concernant des hausses des prix. En juillet, l’indice des prix à la consommation aux Etats-Unis n’a crû que de 0,2% en comparaison annuelle. Mais même si seule une inflation de 0,1% est attendue pour l’ensemble de 2015, la hausse des prix devrait avoisiner les 2% l’an prochain, selon le consensus, soit l’objectif de hausse des prix annuelle de la Fed.

Le faible niveau de l’inflation ne semble pas préoccuper outre mesure le vice-président de la Fed: la banque centrale «ne devrait pas attendre que l’inflation remonte à 2% pour commencer à resserrer le crédit», a estimé samedi Stanley Fischer. La Fed anticipe une inflation annuelle sous-jacente située entre 1,6 et 1,9% en 2016.

Bank of America Merrill Lynch estimait, vendredi, que la Fed pourrait relever ses taux en septembre, pour autant que le marché se calme et que les prochaines données économiques publiées soient solides. Les chiffres de l’emploi attendus ce vendredi seront ainsi scrutés de près.

Le camp des sceptiques reste néanmoins important. Aux yeux de la banque allemande IKB, le souci principal de la Fed n’est actuellement ni l’inflation, ni l’évolution conjoncturelle. Depuis la mi-2013, le produit intérieur brut réel (PIB) des Etats-Unis a en effet progressé d’environ 2,5% en rythme annualisé. Jeudi, la croissance du PIB américain au deuxième trimestre a aussi été révisée à la hausse à 3,7%. Non, l’inquiétude de la Fed est qu’une hausse des taux puisse ralentir la croissance dans un contexte de fort endettement aux Etats-Unis.

«Le pire scénario pour la Fed serait de provoquer une nouvelle récession. Les conséquences d’un relèvement des taux effectué trop tôt pourraient se révéler catastrophiques», estimait IKB. «Si la Fed ne s’est pas décidée à relever son taux d’intérêt, même marginalement, cela semble encore moins vraisemblable maintenant en raison de la force du dollar, des risques concernant la conjoncture globale et des développements en Chine», conclut IKB.

Prenant un peu de recul, Jean-Paul Jeckelmann, chef économiste à la Banque Bonhôte, observe que la Fed a constamment trouvé de nouveaux arguments ces dernières années afin de retarder le moment où elle relèvera ses taux. «Indiscutablement, la Réserve fédérale devrait remonter ses taux d’intérêt. L’économie américaine croît depuis cinq ans et cela fait cinq ans qu’elle reste sous perfusion. Tôt ou tard, il faudra que les banques centrales sortent de leurs politiques monétaires ultra-expansives, car celles-ci conduisent à une mauvaise allocation du capital, ce qui finit par devenir malsain», juge-t-il. Il observe que la Fed a toujours trouvé de nouvelles excuses pour reporter un tel pas. «Elle peut évoquer la force du dollar, les turbulences sur les marchés financiers ou encore le fait que la banque centrale chinoise a pris un chemin inverse en matière de politique monétaire, en abaissant ses taux la semaine dernière», illustre-t-il.

Quant à l’inflation, Jean-Paul Jeckelmann constate que les prévisions concernant les prix sur un horizon d’un an ont constamment surestimé l’inflation à venir aux Etats-Unis. «En 2013, beaucoup d’économistes prévoyaient déjà un retour à une inflation de 2% pour 2014. Même chose l’an dernier. Actuellement, beaucoup anticipent une hausse des prix proche de 2% pour 2016 – mais rien ne le garantit. En raison de la force du dollar, les prix importés ont baissé outre-Atlantique. Les cours des matières premières sont aussi au plus bas», constate-t-il.

Comment réagiraient les marchés si la Fed ne relève pas ses taux? «A court terme, certainement de manière positive. Tant que les marchés restent sous perfusion, les investisseurs sont contents. Mais, à plus long terme, il n’est pas certain qu’ils interprètent ce nouveau report de manière positive. Ils commenceront à se demander ce qui ne va pas, à se demander pourquoi la Fed hésite autant à prendre une décision et s’il y a un pilote dans l’avion. Cela ne renforcera pas la confiance», craint-il.

«L’économie américaine croît depuis cinq ans et cela fait cinq ans qu’elle reste sous perfusion»