Qu'ils soient surpris ou non par la décision de la Réserve fédérale américaine, les économistes s'accordent à penser que d'autres relèvements du principal taux directeur devraient intervenir dans les prochains mois. Mercredi, la Fed a rehaussé ce taux d'un quart de point, comme prévu, mais a levé son biais restrictif qui signalait que d'autres relèvements pourraient avoir lieu prochainement. Le message d'hier aux marchés était le suivant: ne vous inquiétez pas, tant que l'inflation restera stable, vous n'aurez pas à craindre une hausse du loyer de l'argent (lire Le Temps de jeudi). C'est la raison pour laquelle d'ailleurs, les principales Bourses mondiales ont clôturé jeudi en forte hausse, le Dow Jones s'accordant lui une pause.

De l'avis des spécialistes pourtant, la vigueur de l'économie américaine justifiera tôt ou tard un relèvement du taux directeur d'au moins 25 points de base par crainte de poussées inflationnistes. «Une des explications de la décision du président de la Fed, Alan Greenspan, est qu'il sait déjà que la croissance va se ralentir. Or aujourd'hui, il faut être très fort pour le croire», relève Michel Girardin, responsable de la politique de placement à la Banque Edouard Constant. Hier encore, l'indice d'achats manufacturiers, très attendu par les spécialistes, a d'ailleurs progressé en juin de près de deux points contre toute attente, ce qui a tendu les taux longs. «Je m'attends à de nouvelles hausses des taux, poursuit Michel Girardin, mais au plus tôt dans douze semaines (la Fed se réunit toutes les six semaines, n.d.l.r.). Pour une question de crédibilité, elle ne peut le faire avant.»

Conséquences minimes

Tandis que Jean-Claude Manini, économiste chez Darier Hentsch & Cie, pensait également que la Fed maintiendrait son biais restrictif – ce qui aurait notamment eu pour conséquence de tendre les taux longs et donc de ralentir la croissance des secteurs sensibles à l'emprunt – Esther Meier, analyste financière chez Ferrier Lullin & Cie SA, et Claude Morgenegg, économiste chez Bordier & Cie, sont d'un autre avis: «En 1994, lorsque la Fed a relevé successivement six fois le taux directeur, elle maintenait un biais neutre après chaque intervention. C'est un mode de fonctionnement.» Esther Meier estime d'ailleurs que la Fed pourrait, si l'économie se porte toujours aussi bien, relever les taux dans six semaines déjà. «S'il faut réagir, autant le faire vite», conseille-t-elle.

Pour Claude Morgenegg, la hausse d'un quart de point de jeudi ne ralentira pas la consommation, principal moteur de la croissance américaine. D'ailleurs, selon lui, les conséquences de la décision de la Fed devraient être minimes partout dans le monde. Tout au plus devrait-elle être favorable à l'Europe: la fermeté du dollar affaiblit l'euro – qui a encore fortement chuté dans la journée d'hier suite au maintien des taux à 2,5% par la Banque centrale européenne – ce qui contribue au relancement de la conjoncture sur le Vieux Continent. Par ailleurs, l'Asie «poursuivra sa renaissance car tant que les taux américains seront inférieurs à 5,5% (ils se situent actuellement à 5%, n.d.l.r.), les capitaux US n'auront pas tendance à se rapatrier», souligne l'économiste.

Dans ce contexte, les Bourses européennes et asiatiques ont bien accueilli la décision de la Fed. «Alan Greenspan a fait un très joli cadeau aux marchés», constate Michel Girardin. S'il reconnaît que l'été devrait être favorable aux investisseurs boursiers, il continue de penser que les actions américaines sont onéreuses: «Le danger peut apparaître dès septembre. Car soit la vigueur de l'économie persiste et l'on craindra un relèvement des taux, soit elle ralentit et l'on se posera des questions sur les bénéfices des entreprises.»