Malgré un sursaut dans la matinée, les marchés ont affiché des baisses vendredi, après une séance déjà dans le rouge vif jeudi.

Pour Charles Wyplosz, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), les déclarations de Ben Bernanke mercredi avaient de quoi secouer les marchés. Car, ce n’est rien d’autre qu’un «monde qui va s’achever». Celui de l’argent gratuit.

Le président de la Réserve fédérale américaine (Fed) a déclaré à l’issue de la réunion des gouverneurs que l’institution pourrait freiner sa politique de rachat de titres (assouplissement quantitatif ou «QE») «plus tard dans l’année» si la santé de l’économie le permet. Autrement dit, si le chômage – à 7,6% à fin mai – descend à 7%. Puis, lorsqu’il aura atteint 6,5%, mettre un terme aux injections de liquidités dans le système.

Ben Bernanke a eu beau enrober ses déclarations de conditions nécessaires pour entamer la sortie des politiques de «QE», nombre d’économistes en voient déjà le déroulement. Sur 54 experts sondés vendredi par l’agence financière Bloomberg, 87% estiment que la banque centrale commencera à mettre un frein aux rachats d’actifs cette année, peut-être même, d’après la moitié d’entre eux, dès septembre. Soit un an exactement après le lancement du «QE4», où la Fed promettait d’acheter des titres liés au marché immobilier pour un montant de 40 milliards de dollars chaque mois. Un plan gonflé à 85 milliards en décembre avec l’acquisition de 45 milliards de titres du Trésor chaque mois.

Si la plupart des banques centrales ont encore le pied sur l’accélérateur monétaire, la Fed n’est pas la seule à prévenir que cette phase de politique monétaire extrêmement accommodante aura une fin. Jeudi, la Banque nationale suisse a aussi averti les banques que la période des taux d’intérêt bas ne durerait pas indéfiniment.

Le risque d’inflation et, davantage encore, de bulles spéculatives, justifie de sortir des politiques dites non conventionnelles. La façon d’y parvenir n’est pas évidente. «Tout le monde savait que cela ne durerait pas éternellement, mais cela crée beaucoup d’incertitudes. On va rentrer dans un nouveau monde que l’on ne connaît pas», poursuit Charles Wyplosz. «Les questions du quand et du comment ne sont pas réglées. Il est probable que la Fed expérimente, comme elle l’a fait avec les différents programmes de QE», estime le professeur d’économie, ajoutant qu’il est peu probable que l’on revienne à une situation d’avant crise. Les bilans des banques centrales resteront sans doute plus massifs qu’ils ne l’ont été avant 2008.

«Les marchés ont réagi fortement, moins par surprise de l’annonce que par des craintes sur la façon dont tout se mettra en place, explique Jean-Paul Betbeze, économiste à la tête de Betbeze Conseil SAS. Les sujets d’inquiétude sont clairs: jusqu’où les taux d’intérêt à long terme vont monter? Jusqu’où ira la banque centrale, qui, inévitablement en fera trop? La croissance sera-t-elle affaiblie?» Selon le consensus de Bloomberg, la croissance américaine devrait atteindre 1,9% cette année et 2,7% en 2014. Des niveaux «qui justifient des taux d’intérêt à long terme plus élevés», ajoute l’ancien chef économiste du Crédit Agricole.

Une réaction trop forte des marchés peut également compliquer la tâche de la Fed: «Des ventes massives d’obligations pourraient mettre en danger la reprise de l’économie américaine», prévenait Alessandro Bee, économiste à la banque J. Safra Sarasin, dans une note publiée jeudi.

La BNS a aussi averti que la période des taux d’intérêt bas ne durerait pas indéfiniment