Quand le rythme de la croissance recule durant deux trimestres consécutifs, c'est le signe d'une récession, ont l'habitude de dire les économistes américains. Cette fois, c'est fait: 5,6% au deuxième trimestre de l'an passé, 2,2% au troisième, 1,4% au quatrième; et Alan Greenspan, le patron de la Réserve fédérale, a laissé entendre la semaine dernière que l'augmentation du produit intérieur brut (production de biens et de services) aux Etats-Unis n'est sans doute aujourd'hui pas loin du zéro.

Ces piètres résultats, plus médiocres que les 2,2% de croissance attendus pour le dernier trimestre de l'an passé, ont été annoncés au moment où le comité de la Fed arrivait au terme de son conclave de deux jours, pour décider la réduction d'un demi-point de son taux interbancaire. C'est le deuxième abaissement de cet ordre en moins d'un mois, après l'annonce en catastrophe d'une réduction, de 0,5% déjà, le 3 janvier. Quelques analystes supputaient une baisse encore plus claire cette fois, de trois quarts de point. Mais la banque centrale, en allant si loin, aurait pris le risque de donner des signes de panique, et aussi celui d'encourager une inflation qu'elle s'était donné pour mission, jusqu'à l'année dernière, de maîtriser.

Alors, est-ce une récession, ou un trou d'air avant un rétablissement que les optimistes annoncent pour la fin de l'année? C'est en tout cas la démonstration que la fin des cycles – de croissance et de stagnation – annoncée par les prophètes de la Nouvelle Economie n'est pas advenue. Ils en ont fait eux-mêmes la très rude expérience, une débâcle ayant succédé à un développement faramineux dans les nouvelles technologies. Le problème, pour Alan Greenspan, et derrière lui pour George Bush qui a appris en quelques semaines à se taire sur les questions monétaires, c'est que les mauvais indices débarquent tous en même temps. Cela rend la tâche du magicien myope, à la barre de la Fed depuis la présidence Reagan, particulièrement difficile. Les marchés attendent une autre baisse de taux, mais le prochain comité qui peut la décider ne se réunira pas avant sept semaines.

L'un des signes les plus sombres sur l'économie est le recul des investissements dans les entreprises et l'équipement: alors qu'ils augmentaient encore au rythme de 7,7% au troisième trimestre, ils ont régressé de 1,5% dans les trois derniers mois de 2000. C'est en particulier l'effet d'une forte chute des achats d'ordinateurs et d'autres équipements. Dans de nombreuses branches, dans l'informatique aussi bien que dans l'automobile (les secteurs les plus éprouvés), les stocks ont enflé de manière inquiétante avec la grande déception des achats de fin d'année. Pour s'adapter, les entreprises réduisent leur production, tentent pour l'heure de garder des employés courtisés il y a peu, ou alors licencient sans états d'âme, comme vient de le faire massivement Chrysler, et comme l'annonce Amazom.com. La contraction affecte aussi la construction: 2,5% au quatrième semestre, après un effondrement de 10,6% au troisième.

Malgré cela, malgré les licenciements qui ont commencé, le niveau de chômage ne bouge pour le moment pas de son plancher de 4%, ce qui alimente un petit peu l'optimisme. Mais aux yeux d'Alan Greenspan, l'indicateur décisif est celui de l'humeur des consommateurs: que sont-ils prêts à dépenser pour soutenir l'économie? Il le disait la semaine dernière: c'est son rempart, et il ne faut pas qu'y apparaisse une brèche. Or, une brèche menace. L'indice de confiance des consommateurs – qui ne mesure à vrai dire pas l'épaisseur de leur porte-monnaie – a connu son plus fort recul en un mois depuis la guerre du Golf. Cette défiance est née avec l'affaissement boursier de la fin de l'an passé, puis s'est alimentée aux mauvaises nouvelles qui se sont succédé sur le ralentissement économique de plus en plus clairement mesuré. On laisse tout juste entendre que le niveau des achats serait moins mauvais en janvier qu'en décembre.

Surplus budgétaire

Mais que faire pour écarter le risque de récession? L'outil de la Fed, c'est les taux, mais elle ne peut pas en abuser. Celui de la nouvelle administration, c'est la baisse massive des impôts (1600 milliards de dollars en dix ans). Greenspan, qui n'y croyait pas, s'est rallié finalement à cette coupe, pour des raisons qui paraissent très politiques. Le «tax cut» ne sera sans doute pas aussi tranchant que le dit Bush; il se situera entre le chiffre de la Maison-Blanche et les 800 milliards qu'accepteraient les démocrates, qui dénoncent la profonde injustice du grand abattement fiscal. Le président est en tout cas encouragé d'aller de l'avant par l'énorme surplus budgétaire qui, corrigé à la hausse, devrait atteindre 5600 milliards dans les dix prochaines années.