Assurance accidents

Felix Weber, patron de la Suva: «Nous ne sommes pas un service public»

A l’occasion des 100 ans de la Suva, Felix Weber, président de la direction de l’assureur accidents, explique les particularités de son modèle. Il indique que les revenus des placements représentent le tiers de la prime et que 60% des accidents surviennent durant les loisirs

La Suva, qui se définit comme la première œuvre sociale suisse, a été créée le 1er avril 1918 sous le nom de Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents. Elle fête ainsi ses 100 ans. Ses structures traduisent un consensus puisque sont au conseil de l’entreprise 16 représentants du patronat, 16 du syndicat et 8 de la Confédération. Felix Weber, président de la direction, répond aux questions sur l’avenir du modèle d’affaires particulier de l’assurance accidents, aux défis de l’industrie 4.0, à l’augmentation des accidents durant les loisirs et à l’évolution des primes.

Comment définir le modèle Suva?

Felix Weber: Le modèle est unique et souvent méconnu du public. Nous nous concentrons sur la prévention d’accidents, leur assurance et la réadaptation des accidentés. Le modèle ne fait appel à aucune subvention de l’Etat. Les bénéfices restent au sein du système et sont redistribués sous forme d’une baisse des primes, un peu à l’image d’une coopérative. Enfin, la composition paritaire, syndicale-patronale, des organes de décision est originale. Les primes d’assurance sont par exemple le fruit d’une négociation.

Comment s’est modifié ce modèle d’affaires ces dernières décennies?

Il y a cent ans, c’était une assurance centrée sur l’accident au sein de l’entreprise (146 000 cas), dont 12% durant les loisirs. Dans les années 1980, la hausse du pourcentage des accidents en dehors du travail nous a sérieusement préoccupés et nous a amenés à traiter également la réadaptation. D’où notre triple mission: la prévention, l’assurance et la réadaptation.

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Il a été ensuite élargi à la prévention des cas très délicats et à la gestion des absences. L’entreprise doit comprendre qu’un accident, qu’il se produise au travail ou durant les loisirs, produit le même effet: l’employé est absent de l’entreprise le lendemain.

Est-ce que l’assurance accidents est devenue une assurance de loisirs puisque ces derniers représentent 60% des cas?

Non, l’attention a simplement été déplacée vers les loisirs afin d’éviter l’absentéisme au travail. Les gens disposent naturellement d’un temps de loisir nettement plus étendu.

Quel est le résultat de votre investissement dans la prévention?

Le risque d’accident par 1000 salariés diminue grâce à nos activités de prévention. Mais nous disposons encore d’un potentiel d’amélioration. Les entreprises ne peuvent plus se concentrer uniquement sur la réduction des risques au travail si elles veulent réduire leurs primes. Notre nouvelle stratégie consiste à investir encore davantage dans la prévention, à travers l’engagement supplémentaire de spécialistes de la prévention dans nos agences.

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Nous consacrons 86 millions à la prévention des accidents du travail en entreprise et 16 millions à la prévention des accidents durant les loisirs.

Qu’en sera-t-il dans vingt ans?

La part des accidents professionnels devrait encore diminuer, en raison de l’automatisation et de la numérisation de l’industrie. Le nombre d’accidents durant les loisirs a déjà été stabilisé. Notre travail de sensibilisation n’est toutefois pas terminé.

Est-ce que la Suva est un service public?

Non même si nos campagnes de prévention, qui produisent leurs effets sur tout le territoire, ont toutefois une composante de service public.

Pour parler de service public dans notre cas, il faudrait alors que les domaines profitables subventionnent ceux en perte. Notre approche est différente. Si nos clients réussissent, ils demeurent sur le marché et ont besoin d’une assurance. S’ils échouent et font faillite, ils n’en ont plus besoin. Les assureurs accidents privés sont présents dans le secteur des services et nous dans l’industrie.

Les affaires semblent très stables. Où se situe donc le potentiel?

Si nous parvenons à réduire la fréquence des accidents, nous pouvons encore discuter d’une nouvelle baisse des primes d’assurance. Avec notre structure, le bénéfice reste dans le système et peut être redistribué aux assurés.

Est-ce que les revenus des placements de la Suva représentent le tiers de la prime d’assurance? Pouvez-vous encore l’améliorer?

Nous profitons effectivement du troisième cotisant, les marchés financiers. La performance a atteint 7,8% en 2017 et elle est en général supérieure à l’indice des caisses de pension grâce à la qualité de notre équipe de placements. Le produit des placements représente environ un tiers de la prime. Notre rendement des placements est très bon depuis des années.

Les primes pourront-elles vraiment baisser à l’avenir s’il n’y a plus guère de potentiel dans les placements et très peu sur la sinistralité malgré l’effort de prévention?

Les rentes sont stables, les indemnités journalières augmentent légèrement, et la hausse des frais médicaux atteint environ 2% par an (soit 30% de la prime), même si elle est inférieure à celle de l’assurance maladie. A long terme, les primes auront donc tendance à légèrement augmenter, mais nous cherchons à la compenser en réduisant la fréquence d’accidents et nos coûts administratifs. Nos clients ont besoin d’une stabilité de la prime afin d’avoir une certaine sécurité dans la planification des investissements.

Est-ce que vous pouvez individualiser les primes en fonction du comportement de chaque entreprise?

Ce n’est pas notre stratégie, puisque nous sommes une assurance collective. Nous ne connaissons un assuré qu’après un accident et gérons le cas en vertu d’une approche collective. Nous disposons toutefois d’un système de bonus/malus.

Nous avons trois groupes de systèmes de primes d’assurance: la prime de base, le bonus/malus et le tarif sur la base de l’expérience du risque. Une PME exemplaire en termes de sinistralité devra toujours subir les effets de la composante de solidarité.

Mais nous connaissons nos 127 000 clients et savons quelles entreprises disposent d’un potentiel de diminution de la fréquence des accidents.

Est-ce que dans la lutte contre les fraudes vous allez augmenter le nombre de détectives?

Non. Nous maintiendrons le nombre d’observations entre 10 et 15 par an. Il ne faut pas perdre de vue le coût économique d’une augmentation des contrôles. Nous devons être convaincus de nos soupçons avant de mandater des détectives. L’effet est aussi préventif à travers le signal que nous envoyons au marché.

Avec l’industrie 4.0, est-ce qu’une disruption attend aussi la Suva?

Nous n’allons pas changer notre mission de base et complètement transformer notre modèle. Une Suva 4.0 aura aussi pour objectif d’améliorer la sécurité au travail et durant les loisirs. La question est celle de la façon de nous y adapter. La numérisation nous aidera à améliorer notre efficacité, par exemple dans la gestion des accidents et la réduction des frais médicaux. Par exemple, 95% des factures sont traitées électroniquement. Nous avons environ 15 nouveaux projets dans ce sens.

Si le nombre d’employés chute du fait de l’automatisation et celui des robots bondit, allez-vous assurer les robots contre le risque d’accidents?

Notre système d’assurance s’adresse à des êtres humains et il est fonction des salaires et des cotisations sociales. Si les robots se multiplient, il appartiendra à la politique de discuter d’éventuels changements à effectuer en matière d’assurance sociale. Je ne peux guère m’avancer sur ce sujet.

Les transformations industrielles vous amènent à étendre vos domaines d’activité. Que pouvez-vous envisager dans ce sens?

L’article 66 de la loi sur l’assurance accidents (LAA) définit les branches assurées à la Suva. De plus et c’est nouveau, la LAA décrit nos quatre domaines de compétences complémentaires. Il s’agit des cliniques de réadaptation, des produits de sécurité (casques par exemple), de la gestion de la santé en entreprise et de la gestion des sinistres pour des tiers. Mais il n’est guère possible de croître significativement dans ces secteurs et toute autre extension est impossible.

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