«Je me souviens de ce responsable des ressources humaines m’annonçant fièrement avoir recruté une femme qui ne coûtait que ça…», dit Brigitte Schleipen, responsable des ressources humaines au sein de PubliGroupe. «C’est le genre de chose que je ne peux pas laisser passer! En plus, c’est idiot, car le moment viendra, inévitablement, où il faudra expliquer l’écart salarial en question à l’employée et le rattraper même plusieurs années après. Dans ce type de situation, c’est le rôle du DRH de recadrer sa ligne.»

La holding où travaille Brigitte Schleipen appartient à un cercle assez restreint: celui des entreprises suisses certifiées par le label de la Fondation equal-salary (11 à ce jour), dont les critères, quand ils sont respectés, signalent au public les organismes qui ont pris le soin d’aborder les questions des inégalités de façon approfondie et transparente.

La DRH de PubliGroupe a abordé ce sujet le 7 novembre à Genève dans la grande Salle du Faubourg, devant un parterre féminin réuni à l’initiative de la nouvelle association féministe Bloom and Boom. Celle-ci s’adresse à toutes les femmes. «Mais pas forcément aux femmes dans la grande précarité, pour lesquelles des structures existent déjà, ni a priori aux membres des Business Women», résume la présidente de l’association, Pascale de Senarclens-Hargous.

La directrice DRH de PubliGroupe a pointé micro en main la nécessité d’établir une parfaite lisibilité des salaires dans l’entreprise. «Lorsque nous avons commencé cette démarche de certification avec equal-salary, la question de l’égalité salariale était déjà réglée chez PubliGroupe. Le vrai problème résidait dans l’incertitude des femmes au sujet des salaires. Est-ce que je gagne comme mon collègue masculin? Telle était la question que se posaient les femmes et qui a révélé des sentiments d’injustice dans l’entreprise. Car nombre d’entre elles pensaient être moins payées! Après la certification, qui a eu lieu en 2012, nous avons enregistré une hausse de la satisfaction chez nos employés, sans augmentation salariale d’ailleurs. La raison était directement liée à une nouvelle perception de l’équité entre les employés et les employées», raconte la DRH. Et de souligner que ce processus a surtout nécessité un très grand investissement en matière de communication interne. Au final, la démarche paie aussi en termes de communication externe. Et ­Brigitte Schleipen – seule femme dans la direction de son groupe – est régulièrement invitée à parler de cette démarche dans des séminaires.

Assis à côté d’elle se trouvait le Français Eric Pallandre, consultant et membre d’une coopérative d’entrepreneurs. Il revenait légèrement «déçu» d’une journée de travail passée auprès d’une collectivité publique française d’environ 300 employés. «Nous avions proposé de faire une photographie de la situation, afin de mettre à plat tous les salaires, ce qui constitue en général le premier geste d’un processus sur l’égalité. A ma grande surprise, on m’a répondu que c’était trop délicat, ce que j’ai trouvé étrange venant d’un organisme mu par un réel désir de changer», confie-t-il.

Ainsi, la traversée du «plafond de verre» impliquera aussi une reprogrammation de l’approche féminine du rapport à l’argent. Tel était en tout cas le thème sous-jacent de cette première soirée publique organisée par Bloom and Boom. «Dès l’âge de 2 à 3 ans, les groupes filles et garçons sont sexués», a expliqué Laurence ­Dejouany, psychologue et auteure d’un manuel de négociation salariale pour les femmes*. «Elles apprennent à investir leurs relations avec le langage pour communiquer et s’entraider. Les garçons utilisent la parole pour montrer qui domine», assure cette féministe invitée par Bloom and Boom.

Du coup, les négociations salariales sembleraient plus naturelles aux mâles. «Ils n’hésitent pas à bluffer, estime Brigitte Schleipen. Les femmes ont tendance à rechercher la reconnaissance du patron, du milieu, et ensuite de l’argent.» «Et cela ne marche pas, ajoute Laurence Dejouany. Quand elles découvrent un écart salarial de 20%, elles en sont véritablement choquées, sans toutefois se fâcher contre les hommes.»

Pascale de Senarclens-Hargous, qui partage sa vie professionnelle entre un travail de conseillère emploi chez Après (la Chambre genevoise de l’économie sociale et solidaire) et un job de coach, explique que «le but de l’association est de permettre aux femmes d’exprimer des choses qu’elles tiennent taboues: c’est le cas de leur rapport à l’argent, car nombre d’entre elles éprouvent des sentiments ambivalents au moment par exemple de demander un prêt pour lancer une entreprise. Comme si le fait d’oser se positionner, de montrer de la puissance, risquait de tout faire exploser! C’est un mélange où l’on trouve de la honte et de la culpabilité.» Pour Laurence ­Dejouany, les femmes devraient construire de véritables «procédures» pour faire valoir leurs droits. «Des femmes me disent: je suis commerciale, mais face à un manager je n’y arrive pas. Il y a une confusion chez elles entre leur valeur propre et la valeur de leur travail.» En vue d’un entretien d’embauche, les femmes sont invitées à préparer la partie salariale «en recherchant des informations auprès de leurs collègues masculins, afin de pouvoir argumenter sur des bases objectives au moment propice». La ruse est autorisée, comme le raconte la DRH de PubliGroupe qui se souvient de l’entretien d’embauche d’un cadre supérieur. «Au lieu de donner un chiffre, elle a indiqué qu’elle visait un salaire qui serait la moyenne du revenu de ses homologues aux finances et à la communication. Elle a ainsi parlé d’équité. Moi, je vois souvent des femmes qui se contentent de donner leur dernier salaire. Cela ne suffit pas.»

Hier, le rapport de l’OCDE sur la politique économique de la Suisse est venu conforter cette approche. L’organisation exhorte de façon «urgente» les Helvètes à mieux exploiter le potentiel économique des femmes et à faciliter leur accès aux fonctions dirigeantes.

* Laurence Dejouany, «Les Femmes au piège de la négociation salariale», Ed. L’Harmattan, 2012.

«La sexualité féminine est taboue et l’argent aussi. Bloom and Boom propose d’aborder ces thèmes sans honte»