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La femtech, un secteur qui monte dans la Silicon Valley

Les start-up développant des produits qui visent la santé des femmes, tels que les applications contraceptives ou un soutien-gorge aidant à détecter le cancer du sein, ont levé plus d’un milliard de dollars entre 2014 et 2017. Beaucoup d’investisseurs voient dans la femtech un secteur d’avenir

Dans le cadre d'une série d'articles, Le Temps raconte, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos journalistes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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La majorité des gens connaissent la fintech (technologie financière); mais peu connaissent la femtech (technologies pour les femmes telles que bracelets de fertilité connectés, applications contraceptives, pompes à lait maternel, etc.). Et pourtant, les start-up dans ce secteur ont levé plus d’un milliard de dollars entre 2014 et 2017, avec des entrées en bourse à succès comme ObsEva, la société pharmaceutique suisse qui développe de nouvelles approches thérapeutiques destinées à traiter certaines pathologies gynécologiques. La société a levé 96 millions de dollars au travers de son introduction en bourse au Nasdaq en janvier 2017.

Bien que ces chiffres témoignent d’un domaine prometteur, le terme «femtech» est loin d’être établi à la Silicon Valley. Beaucoup définissent le secteur comme étant de «niche», ce qui est paradoxal alors que plus de 50% de la population est concernée. Mais ce n’est pas surprenant quand on apprend que plus de 90% des venture capitalists aux Etats-Unis sont des hommes. Certains peinent en effet à s’identifier aux produits en question. Mais d’autres, comme Albert Wenger, de Union Square Ventures (USV), y voient une opportunité en or.

«Aider les femmes à mieux comprendre et améliorer leur santé au travers de la technologie offre de très grandes opportunités pour les investisseurs», confie-t-il au Temps. «Ce secteur a aussi le potentiel de générer des retours significatifs.»

Le marché européen

USV a investi dans plusieurs start-up femtech, notamment Clue, une app développée par BioWink, qui mesure la fertilité des femmes. Basée à Berlin, la société est dirigée par une des pionnières de la femtech, Ida Tin, qui a cofondé la start-up en 2013. Sous sa direction, Clue a levé 30 millions de dollars et compte aujourd’hui plus de 10 millions d’utilisatrices dans le monde.

Une app similaire, qui mesure aussi la fertilité des femmes, est Natural Cycles. Basée à Stockholm, cette start-up a provoqué un buzz énorme l’année dernière quand elle a été la première app contraceptive à être approuvée par des régulateurs européens, et plus récemment, par la Food and Drug Administration (FDA) aux Etats-Unis.

Marge d'erreur

Néanmoins, la société a été fortement critiquée par les médias à la suite de plusieurs plaintes de femmes qui sont malgré tout tombées enceintes en utilisant Natural Cycles comme moyen contraceptif. Il s’est avéré que l’application avait une efficacité de 93% et non de 99% comme initialement indiqué. Mais comme pour tout moyen contraceptif, il faut être responsable. Dans le cas de Natural Cycles, la femme doit prendre sa température tous les matins afin que le système d’intelligence artificiel puisse indiquer la période fertile correctement.

Ava, une start-up suisse qui fabrique un bracelet de fertilité connecté, est aussi en train de développer la voie contraceptive. Basée entre Zurich et San Francisco, la société vise maintenant le marché asiatique, notamment la Chine, et compte utiliser sa récente levée de fonds (30 millions de dollars) pour prospecter ces nouveaux marchés.

«Made in USA»

Aux Etats-Unis également, on retrouve un grand nombre de start-up dans la femtech. Que ce soit Naya Health, qui a créé une pompe à lait maternel plus légère et silencieuse, ou Flex, qui produit un disque menstruel pour remplacer les tampons, la santé des femmes est (finalement) revisitée.

Pour sa part, contrairement aux nombreuses applications qui visent le résultat final (par exemple grossesse ou pas grossesse), Modern Fertility a pour but d’éduquer les femmes afin de mieux les préparer à une éventuelle grossesse. Cette jeune start-up basée à San Francisco sort de Y Combinator, l’accélérateur très prisé de la Silicon Valley. Avec 7 millions de dollars en poche, la société veut briser le tabou autour de la fertilité.

Taux hormonal et nombre d'ovules

«Nous sommes programmées pour penser à la prévention quand nous pensons à la grossesse, et nous passons donc une grande partie de notre vie à éviter la grossesse plutôt qu’à la planifier, dit Afton Vechery, cofondatrice et directrice de Modern Fertility. Jusqu’à présent, la question de la fertilité a seulement été abordée dans le contexte de l’infertilité. Il n’y avait aucun moyen proactif d’obtenir de l’information relative à la fertilité. Nous voulons provoquer un changement et passer d’une attitude réactive à une attitude qui serait plus proactive.»

Après une analyse de sang, la start-up fournit des informations détaillées sur la santé reproductive de la femme, telles que le taux des différentes hormones et le nombre d’ovules. Ce partage d’information autour de la fertilité suscite l’intérêt d’un bon nombre d’investisseurs, notamment Sound Ventures, la firme de capital-risque d’Ashton Kutcher et Guy Oseary. Modern Fertility ainsi que Carrot font partie de leur portfolio.

Un soutien-gorge qui sauve des vies

Encourager les femmes à mieux comprendre leur corps est un des piliers fondamentaux de la femtech. Et dans certains cas, ces technologies peuvent sauver des vies. C’est le cas de Higia Technologies, une start-up mexicaine qui vient d’être diplômée de Y Combinator. Son but? Aider les femmes à détecter plus rapidement des masses suspectes dans leurs seins. La société fabrique EVA, un soutien-gorge avec des capteurs qui détectent des changements de température dans les seins; ce qui peut indiquer un début de cancer. A la fin de chaque mois, le système d’intelligence artificielle fournit un bilan à travers l’application; s’il y a des masses suspectes à faire contrôler, elle en informera l’utilisatrice et recommandera un médecin.

Julian Rios Cantu est le patron et cofondateur de Higia Technologies. Ce jeune entrepreneur a créé ce produit suite aux deux cancers du sein de sa mère. Il explique que certaines femmes ont une haute densité dans leurs seins, ce qui peut masquer certaines masses. «Notre système prend en compte cela et a la même efficacité chez toutes les femmes, explique-t-il au Temps. De plus, notre produit n’émet pas de radiations.»

Quand on pense aux solutions actuelles de dépistage du cancer du sein, ces produits innovants sont les bienvenus. Bien que le soutien-gorge EVA ne vise pas à remplacer la mammographie, il est tout de même plus agréable (et moins stressant) de faire un test initial chez soi, plutôt que de se faire manipuler la poitrine par un technicien et se tortiller dans tous les sens pour faire une mammographie.

Une opportunité en or

Beaucoup d’investisseurs saisissent la valeur de ces innovations – que ce soit au niveau de la santé ou au niveau du marché. Portfolia, un fonds d’investissement basé dans la Silicon Valley, a récemment créé un FemTech Fund afin d’investir exclusivement dans les start-up visant la santé des femmes. Son portfolio actuel compte, parmi d’autres, Joylux, un appareil de rajeunissement vaginal, et Madorra, un traitement non hormonal pour la sécheresse vaginale.

«Notre philosophie d’investissement est de nous focaliser sur des opportunités à fort potentiel de croissance qui sont inexploitées par les acteurs traditionnels du capital-risque», expose Trish Costello, la fondatrice et directrice de Portfolia.

Avec un potentiel commercial de 50 milliards de dollars d’ici à 2025, la femtech semble être une valeur sûre pour les investisseurs.

«Le Temps» raconte San Francisco

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