Les fêtes de fin d’année n’ont pas attendu la pandémie pour être chaotiques. Les célébrations d’entreprise, enveloppées dans les ruées vers les cadeaux, les Black Fridays, les casse-têtes familiaux et les menus de Noël, pouvaient tirer avantage d’une certaine sobriété. Ce moment de convivialité conduisait en douceur les collaboratrices et collaborateurs vers les congés de fin d’année, avec ses ronronnements de bilans, ses bulles de mousseux et ses fourchettes plongées dans une variante de fondue ou dans une ballottine au quinoa.

Pour cette année, il faudra innover. Comme pour tout le reste. Fêter Noël semble bien anecdotique dans la tourmente des mesures pandémiques; se passer de ce surplus de créativité dans une période aussi malvenue semble plus qu’imaginable. Le problème est que Noël ne peut être reporté et que sa gestion constitue un message. Un message symbolique et profond, puisant dans les fondements de la stabilité, de la cohésion et du vivre-ensemble au sein des organisations. Ainsi, traiter avec légèreté l’absence de célébration de fin d’année risque d’engendrer de redoutables effets collatéraux. Ne rien faire ou faire à moitié, en espérant porter cette incurie sur le compte de la pandémie, ne constitue pas une solution.

Dans un ouvrage consacré aux «stratégies absurdes», Maya Beauvallet s’est intéressée à l’effet d’une rémunération sur les actes de nature oblative. Elle montre que, lors des dons de sang, il est contre-productif de remercier les volontaires avec une petite somme d’argent. Pour que le dispositif réponde à ses objectifs et que les dons soient encouragés, il faut soit en maintenir la gratuité, soit les rémunérer à la hauteur de leur valeur commerciale, avec un bon prix. Ainsi, le piège d’une faible rémunération, à l’origine conçue comme une récompense symbolique, est qu’elle soit perçue comme une dépréciation de l’acte de don, ou de sa valeur.

Pas de célébrations au rabais

Les célébrations présentent la même logique: les organisations ne sont pas obligées d’organiser des fêtes de Noël ou d’envoyer des vœux de fin d’année – elles le font parce que cela crée un sentiment d’appartenance et que cela renforce les liens. Cet effort supplémentaire pour agrémenter le vivre-ensemble n’est pas un dû, mais il vient renforcer symboliquement l’investissement consenti par les collaborateurs et collaboratrices, au-delà du rapport contractuel. Il s’agit donc d’une logique de don et de contre-don. Ainsi, «dégrader» le don en le récompensant avec des vœux au rabais, des cadeaux en toc, des pétards mouillés et des sandwiches au pain mou peut s’avérer contre-productif – surtout dans un discours ambiant où l’on aurait tendance à en demander davantage à la population. Récompenser «plus d’investissement» par «moins de marques de remerciement» présente un déséquilibre facilement perceptible.

Ainsi, soit l’on dispose des moyens pour proposer une véritable alternative festive et innovante (certains formats de jeux de piste, d’escape games virtuels ou de célébrations à distance restent possibles), soit il vaut mieux s’abstenir et annoncer humblement que la fête n’aura pas lieu, en vivant avec le préjudice infligé à la relation – qui se pardonnera plus facilement s’il est reconnu avec sincérité. Des encouragements et remerciements authentiques restent le seul présent indémodable, symboliquement fort, répondant à la fois à la logique du don et permis par les restrictions liées à la pandémie.


Maya Beauvallet, «Les Stratégies absurdes – Comment faire pire en croyant faire mieux». Seuil, 2016.

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