Travail

La «fierté de l’épuisement» devient à la mode

Vingt patrons d’entreprises suisses définissent l’avenir du travail à l’ère numérique. L’implication croissante des employés pourrait favoriser une nouvelle approche du management

L’image du salarié mécontent ou démotivé semble aujourd’hui dépassée. L’employé s’épanouit au travail et s’y investit sans mesure. Il ignore même ses limites corporelles. La «fierté de l’épuisement au travail» (Erschöpfungsstolz) est un nouveau concept décrit mercredi à Zurich par Sabine Donauer, historienne du travail, lors du 40è congrès de la Société suisse pour l’organisation et le management (SGO)

L’experte observe une intégration progressive des sentiments et des émotions dans le travail. Le plaisir augmente, même si le revenu stagne depuis 30 ans, indique-t-elle. Les salariés aimeraient tellement être au travail qu’ils ignoreraient les horaires. Un directeur des ressources humaines de Siemens a même comparé le salarié au héros du film «Rocky», selon Sabine Donauer.

La productivité en profite sensiblement. Elle a doublé en 40 ans. Les entreprises apprécient et capitalisent sur cet investissement personnel croissant. Microsoft propose à ses collaborateurs d’«enrichir leur personnalité», tandis que BMW met l’accent sur la passion au travail. Cette attitude favorable à l’activité professionnelle est relativement nouvelle, selon Sabine Donauer.

Repousser ses limites

L’historienne évoque l’idée de fierté de repousser ses limites au travail, d’afficher une performance sans cesse plus élevée. Pourquoi investir dans les loisirs? L’heure de l’équilibre entre vie professionnelle et privée (work-life balance) s’efface au profit d’une fusion des deux (work-life blend). Les espaces de loisirs se multiplient dans l’entreprise, un phénomène évident en Californie, selon l’historienne.

La quatrième révolution industrielle liée à la numérisation transformera encore davantage le travail. 75% des emplois qui seront offerts aux enfants actuellement à l’école n’existent pas encore, explique Martina Larkin, membre de la direction du World Economic Forum.

«Seules 2% des entreprises sont aujourd’hui adaptées à la disruption de l’économie. Je suis étonnée de voir que le nombre change peu alors que Mc Kinsey a publié son rapport sur l’innovation disruptive en 2005», déclare Marianne Janik, directrice générale de Microsoft en Suisse.

L’Institut de recherche sur le travail de l’Université de Saint-Gall a effectué un sondage auprès de 20 patrons d’entreprises suisses sur l’avenir du travail qu’elle a présenté mercredi. Il en ressort que les compétences recherchées par les entreprises seront avant tout mathématiques, numériques et sociales. Pour Meike Wiesmann, responsable du sondage, la maîtrise des langues, la flexibilité, la responsabilité individuelle, la facilité à gérer un environnement multiculturel seront des facteurs décisifs sur le marché de l’emploi.

C’est la culture d’entreprise qui importera avant tout dans le cadre de ce que Marianne Janik qualifie d’«expérience contrôlée». Les aspects matériels passent au second rang. «L’entreprise doit présenter une vision et des valeurs pour attirer les talents», selon Suzanne Thoma, directrice de BKW. La culture du risque doit changer. «Les employés ne doivent pas avoir peur de faire des fautes», estime Thomas Oetterli, directeur de Schindler.

Un coach plutôt qu’un patron

Pour répondre à l’implication croissante des employés, la fonction des managers et chefs d’entreprise doit elle aussi évoluer: «La tâche du directeur consiste à aider ses employés, appelés à être de plus en plus flexibles, à être plus créatifs et plus productifs. C’est de plus en plus un coach», explique Marianne Janik. La notion de chef pourrait ainsi disparaitre, «ainsi que les privilèges qui lui sont associés, par exemple la place de parking», ajoute-t-elle.


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