Pour Swissair, l'Europe reste décidément un terrain de chasse privilégié. La reprise par SAirGroup, la holding chapeautant la compagnie aérienne nationale, de 49% dans AOM, aux côtés du consortium financier Marine-Wendel/Groupe Alpha, en est une illustration claire. «Pour nous, c'est un pied très important sur le marché français, le troisième européen et le cinquième mondial, expliquait Jean-Claude Donzel, porte-parole de Swissair. Après les récentes acquisitions en Allemagne avec LTU et en Italie avec Air Europe et Volare, il était important pour notre compagnie de fortifier sa position dans l'Hexagone, tant pour les voyages de loisirs que pour les destinations d'affaires.» Cette prise de participation doit encore être approuvée par les autorités françaises et européennes mais SAirGroup a néanmoins tenu à préciser qu'il n'était pour l'instant pas question de prendre la majorité dans AOM, en cas d'aboutissement des accords bilatéraux négociés avec l'Union européenne, pas plus qu'il ne désirait «piloter» la compagnie.

«Il faut replacer cette acquisition dans le contexte plus global du ciel européen, commente Michel Kamm, de l'Union Bancaire Privée. Il ne fait pas de doute qu'avec cette prise de participation dans AOM, Swissair étend son offre également sur les vols long-courriers à destination des Dom-Tom ou des Antilles par exemple, tout en restant exclue des accords d'open sky en Europe. Si les bilatérales devaient aboutir, Swissair n'aurait certes plus ce handicap et pourrait notamment reprendre des compagnies européennes, mais il s'agit aujourd'hui d'aller vite.» Pour Mirko Sangiorgio, de Pictet & Cie, un autre élément entre également en ligne de compte. La privatisation imminente d'Air France, dont l'entrée en Bourse est programmée pour la fin du mois, est susceptible de modifier la donne dans les alliances entre transporteurs aériens. Air France ne fait pour l'instant pas partie des grands regroupements de la branche mais cette situation ne va probablement pas durer. La compagnie française va-t-elle se rapprocher de KLM et Alitalia pour conclure dans la foulée un rapprochement avec Delta Air Lines, partenaire de longue date de Swissair au sein d'Atlantic Excellence qui pourrait alors lui faire défection? Tout est possible. «Swissair réagit donc selon les opportunités qui lui sont offertes, conclut Mirko Sangiorgio. En ce sens, AOM en est certainement une.»

Un partenaire de poids

Dans ce contexte incertain des alliances qui se nouent, Swissair table sur son réseau de partenaires sur le Vieux Continent pour maintenir son rang face aux grands de la branche que sont Lufthansa, British Airways, Iberia ou Air France. «Il s'agit donc de la stratégie en priorité européenne d'une compagnie en manque de connexions intercontinentales. C'est pourquoi j'ai un avis mitigé sur Swissair, rapporte Frédéric Girod, de la Banque Edouard Constant. Mais il faut reconnaître qu'avec cette prise de participation dans AOM, une entreprise qui exploite 27 avions pour un chiffre d'affaires proche du milliard de francs avec 3,5 millions de passagers, le transporteur suisse consolide sa position.» Pour Swissair le maître mot s'appelle ainsi Qualiflyer Group, soit la réunion de 10 compagnies européennes (voir le tableau) qui pèsent d'un poids certain sur le marché. Ensemble, ces partenaires représentent en effet un réseau de 294 destinations dans 125 pays, desservi par une flotte de 401 appareils au service d'un marché de 150 millions de passagers. De quoi donner à réfléchir à toute compagnie américaine ou asiatique en quête d'expansion européenne. Surtout que Swissair cherche absolument à sécuriser son réseau en prenant systématiquement des participations dans le capital de ses partenaires. La compagnie nationale a ainsi déjà fait une offre pour reprendre 20% de TAP qui devrait être privatisée cette année encore.

«Notre meilleure défense consiste à rendre plus attrayant notre partenariat via une extension de notre alliance en Europe, déclarait récemment Jean-Claude Donzel. Et la constitution de Qualiflyer Group va tout à fait dans ce sens.» Les synergies réalisables au sein des regroupements de compagnies, en termes de réduction des coûts, de connexions améliorées ou d'ajustement des horaires, sont d'ailleurs suffisamment intéressantes pour justifier la démarche. Si en plus Swissair peut renforcer sa position sur le marché, «la stratégie pourrait se révéler payante», reconnaît Frédéric Girod.

Avec désormais l'aéroport d'Orly dans son escarcelle, le transporteur national ajoute un élément de poids dans la corbeille de la mariée.