C'est une vieille tradition: les banques détestent parler de leurs problèmes internes sur la place publique. Avec son adresse prestigieuse au centre de Genève et ses 500 employés, le Crédit Agricole Indosuez, l'une des plus grandes banques étrangères implantées en Suisse, ne fait pas exception à la règle. Cette société en apparence sans histoires est occupée principalement à engranger de confortables profits sur les marchés de la gestion de fortune, des devises et du négoce international. Pourtant, selon les informations recueillies par Le Temps, de sérieux remous agitent cet établissement renommé, conséquence de la gestion pour le moins acrobatique des années précédentes.

Près de 50 millions de dollars perdus

Certains clients ont en effet perdu gros en confiant leurs avoirs à la filiale du géant bancaire français. Et nul plus que l'Office national du pétrole du Nigeria (NNPC). En 1995, cet organisme public chargé de la gestion des énormes revenus pétroliers du pays africain transférait près de 600 millions de dollars (environ 990 millions de francs suisses) à la succursale suisse du Crédit Agricole, qui n'avait pas encore fusionné avec Indosuez (la réunion des deux établissements interviendra en 1999). Fin 1997, la banque annonçait que les fonds appartenant à la NNPC avaient crû jusqu'à atteindre 630 millions de dollars. Pourtant, deux ans plus tard, lorsque le Nigeria demande un nouveau transfert des fonds, moins de 600 millions peuvent être déplacés. Le reste des avoirs est composé de titres invendables. Pour la NNPC, le manque à gagner approche 50 millions de dollars.

Ce chiffre colossal surprend d'autant plus que les fonds appartenant à un organisme public doivent en principe être gérés avec prudence. Mais cet épisode n'aura aucune suite: de façon surprenante, la NNPC s'est déclarée satisfaite de la gestion de ses fonds par la banque.

Le Crédit Agricole Indosuez a déjà été épinglé pour avoir accepté de très importants fonds de la famille du dictateur Sani Abacha, décédé en 1998. Un document confidentiel émanant de la Commission fédérale des banques (CFB), qui a enquêté sur cette affaire, révèle un incident troublant: on y indique que le gestionnaire des fonds provenant du Nigeria et du Kazakhstan, deux pays à risque en raison de la corruption qui y règne, a été licencié en 1999 «parce qu'il s'était fait rétribuer à l'insu de la banque». Ni la CFB, ni le Crédit Agricole Indosuez n'ont souhaité commenter le sens exact de cette phrase.

Mais le fait qu'un client soudoie son banquier en échange de diverses faveurs n'est pas un procédé nouveau. Selon les spécialistes, cette pratique était notamment utilisée durant le boom immobilier des années 80 pour obtenir des banques des prêts à des conditions favorables.

Le cas de la NNPC rappelle les pertes – à vrai dire plus modestes – subies par les gérants de fortune genevois qui ont eu le malheur d'acheter certains titres proposés par le Crédit Agricole au cours des dernières années. Un acquéreur d'obligations émises par la société minière canadienne Hymex a ainsi perdu des centaines de milliers de dollars après avoir prêté foi aux chaudes recommandations de la banque pour ce titre qui s'est avéré être un placement désastreux. Estimant que la banque connaissait l'état de santé réel de l'entreprise avant d'en vanter les mérites auprès de ses clients, cet investisseur réclame en justice le remboursement de ses fonds au Crédit Agricole Indosuez.

Son cas est loin d'être isolé: l'un de ses confrères a perdu plus de 500 000 francs après avoir acquis, à nouveau sur recommandation de la banque, des parts du fonds Corporate Renaissance Group et des actions de la société Commodore Environmental Services. «Il arrive parfois que de grandes maisons profitent de leur label pour fourguer des titres sans valeur», explique, philosophe, ce gérant, qui ajoute: «Le Crédit Agricole s'est diversifié de façon chaotique. Aujourd'hui, l'établissement tente de corriger ses erreurs de jeunesse.»

Pour ne rien arranger, la même filiale genevoise est mise en cause dans un conflit très dur qui oppose sa maison mère à un établissement russe, la Banque Nationale de Réserve. Les deux banques se réclament mutuellement des dizaines de millions de dollars au sujet de transactions complexes sur des options russes devenues sans valeur après la crise monétaire d'août 1998. La partie russe accuse la banque française d'avoir accumulé dans son siège genevois des quantités énormes d'argent sorti illégalement de Russie et provenant de clients proches du pouvoir exécutif.

«Pas opportun d'en débattre»

Interrogé par Le Temps, le directeur général du Crédit Agricole Indosuez en Suisse, Alain Massiéra, explique que sa banque «n'estime ni opportun ni possible de débattre sur la place publique des opérations faites par ses clients».

Il ajoute: «Votre article repose pour une grande part sur des déclarations de personnes dont l'intention semble être de nous porter préjudice, dans la poursuite d'intérêts purement personnels.» Le monde de la finance est vraiment sans pitié.