Sous son nouveau gouvernement, la Grèce semble prise à la gorge par un lacet monétaire sévère, mais celui-ci est moins serré qu’il n’y paraît a priori. Tout commence ou recommence l’automne passé quand l’arrivée au pouvoir de la gauche est apparue plus de plus en plus probable et de plus en plus proche aux yeux des Hellènes. Subodorant une crise prochaine, de nombreux résidents – probablement les plus aisés d’entre eux avant tout – se sont mis à retirer leurs fonds des banques en mains grecques. Certains l’ont fait sous forme de billets et le numéraire en main du public a augmenté de 2% entre novembre 2014 et – date des dernières données disponibles – février 2015, une augmentation inhabituelle mais relativement contenue.

La majorité a toutefois préféré transférer tout ou partie de ses comptes dans des banques situées ailleurs en Europe, le plus souvent en Allemagne sans doute. Depuis novembre dernier, en effet, elle a retiré quelque 25 milliards des banques grecques, un recul de 14% en trois mois, soit près de 50% en rythme annuel, un mouvement non négligeable. Tout à fait logiquement d’ailleurs, ces retraits ont surtout porté sur les dépôts destinés avant tout au placement – dépôts à terme ou repos – qui ont chuté de 20% alors que les comptes servant surtout aux transactions – dépôts à vue ou comptes-courants – n’ont reculé que de 8%. Fait à noter, les carnets d’épargne – le placement type de l’Hellène lambda sans doute – n’ont pas varié, probablement parce que leurs détenteurs ne peuvent ouvrir facilement un compte à l’étranger ou, plus fréquemment sans doute, parce qu’ils ne veulent pas subir des coûts de transfert relativement très élevés vu le solde relativement modeste de leur livret.

Ces retraits assez massifs ont déclenché un mécanisme relativement compliqué au sein de la de la BCE et de son régime de clearing interbancaire appelé TARGET2. Quand Zorba demande à sa banque d’envoyer des fonds au nord des Alpes, celle-ci vire un montant correspondant depuis ses réserves de liquidités détenues à la Banque de Grèce sur le compte que la banque bénéficiaire possède à, mettons, la Bundesbank (BUBA). Si un autre agent ne transfère pas simultanément une somme plus ou moins équivalente dans l’autre sens, les avances de la banque centrale allemande dans le système TARGET2 – à l’ensemble de la BCE si l’on veut – et le découvert de l’institut d’émission hellène envers ce système s’accroissent alors parallèlement. Comme les transferts des bords du Rhin vers la mer Égée se sont taris vu la situation, ce n’est ainsi pas un hasard si, depuis novembre dernier, les avances de la BUBA ont gonflé de 466 à 513 milliards d’euros, soit de 45 milliards, tandis que le découvert grec a plus que doublé en passant de 42 à 91 milliards d’euros, un gonflement de 49 milliards.

Mais si, à ce point le processus s’arrête en Allemagne, il continue à produire des effets en Grèce. Là en effet, si l’institut d’émission national était resté totalement passif, les banques subissant ces retraits massifs se seraient rapidement retrouvées sans liquidités du tout puisqu’elles ne détiennent au total que 2 milliards d’euros environ à la Banque de Grèce. Cette dernière, pour éviter que les taux interbancaires n’explosent dans le pays, ce qui aurait été contraire à la politique monétaire commune de la BCE, leur a donc avancé les sommes transférées à l’étranger et son bilan a presque doublé. C’est au point que, fin février, la banque centrale hellène finançait le 25% du bilan des institutions financières du pays contre, par exemple, le 13% aux États-Unis et le 10% en Suisse ou dans l’Eurozone toute entière.

Or, vu l’état actuel des négociations sur la dette entre Athènes et Bruxelles, on peut penser que les Grecs ont sorti allègrement des fonds de leur système bancaire au mois de mars et qu’ils continuent de le faire en avril. On se retrouve alors dans une situation quelque peu courtelinesque. Tout se passe comme si, au travers du mécanisme de TARGET2, les Allemands, si sévères en apparence avec le laxisme hellène, replacent systématiquement en Grèce les fonds qui viennent de fuir ce pays. Certes, les banques grecques, pour pouvoir emprunter, doivent trouver des papiers dignes d’être gagés auprès de leur institut d’émission. Elles étaient donc fort disposées à acheter les Bons du trésor émis allégrement par un gouvernement plus que gêné aux entournures par la suspension des prêts que lui inflige ses créanciers publics européens. La BCE n’aime pas ces développements susceptibles de lui créer force problèmes internes et c’est pourquoi, revêtant tout d’un coup son chapeau de régulateur, elle vient de fortement conseiller aux banques grecques de limiter de tels achats sinon celles-ci risqueraient de devoir nettement accroître leurs fonds propres.

Mais que se passera-t-il si demain, les autorités d’Athènes cessent de servir leurs dettes envers les seuls non-résidents? Comme elles affichent un surplus primaire notable, leurs recettes fiscales – pour peu qu’elles puissent être collectées – étant nettement plus fortes que leurs dépenses autres que les intérêts courus, elles n’auront en principe pas de problèmes de paiements et ce, même si les fuites de capitaux se poursuivent. Les banques grecques continueront à prêter tant que les découverts dans TARGET2 pourront se creuser, c’est-à-dire fort longtemps. Seule une décision de la BCE elle-même pourra bloquer ce processus, mais comment la justifier? Un trop grand découvert grec vis-à-vis des autres membres, mais l’Italie et l’Espagne sont nettement plus dans le rouge que la Grèce; un trop grand découvert relatif au PIB, mais tous les petits pays vont se sentir fragiliser; des banques grecques trop risquées, mais la dette publique continuerait de leur être servie puisque qu’elles sont résidentes; mettre un plafond à l’excédent allemand, mais, outre risquer de bloquer tous le système, c’est reconnaître que seule la BUBA éjecte la Grèce hors du système.

Certes, la banque centrale pourrait alors demander aux chefs d’État de trancher, mais quelle perte d’indépendance pour elle. Et ceux-ci que diraient-ils? Que la Grèce viole les critères de Maastricht, mais tous les Européens ou presque le font, y compris les Allemands. Alors qui trouvera un prétexte en apparence pas trop cynique pour exclure les Grecs de l’Eurozone, voire de l’UE, comme en 1054 le pape Léon IX en avait trouvé un pour déclarer les orthodoxes schismatiques arguant tout soudain qu’il était insupportable que ceux-ci proclament, comme ils le faisaient depuis 500 ans, que le Saint-Esprit ne procède pas du Père et du Fils – filioque en latin – mais seulement du Père? Comme plus personne n’entend le latin ni à Bruxelles ni à Francfort, le prétexte, s’il doit y avoir un, sera probablement fort cynique et peu convaincant, du genre vade retro Danaos.