«Selon les estimations que j'ai reçues ce matin, le taux de chômage devrait reculer à 2,9% à fin avril, soit 105 500 chômeurs inscrits à fin avril contre 114 073 à fin mars.» Le début du discours du conseiller fédéral Pascal Couchepin, chef du Département fédéral de l'économie, au congrès des radicaux suisses vendredi à Brig contenait une information assez sensationnelle: en Suisse, le chômage est donc repassé au-dessous du seuil psychologique des 3%, ce qui n'était plus arrivé depuis septembre 1992 (2,8%). L'embellie entamée voici plus de deux ans – le sommet a été atteint en février 1997 avec 5,7% – se poursuit sans relâche, même à un rythme qui surprend les économistes. Mais ceux-ci, refroidis par une croissance européenne généralement moins bonne que prévu, et qui en Suisse ne dépasse pas 1%, tempèrent quelque peu les enthousiasmes: l'«effet retard» induit dans le taux de chômage pourrait valoir à la Suisse quelques déconvenues l'automne prochain, les variations saisonnières s'ajoutant à une conjoncture moins favorable.

L'annonce surprise faite par Pascal Couchepin coïncide avec la publication des chiffres détaillés du chômage pour mars (lire ci-contre le graphique du jour). Ces données confirment une amélioration sur tous les fronts, avec un accent particulier pour les jeunes (de 20 à 39 ans) et les secteurs économiques jusqu'ici les plus touchés, comme la construction ou la restauration et l'hôtellerie. «Nous ne disposons pas encore d'estimations chiffrées aussi précises, mais la tendance pour avril est grosso modo la même que pour mars», indique Alan Kocher, porte-parole de l'Office fédéral du développement économique et de l'emploi (OFDE).

Pour l'OFDE, la baisse est plus massive que prévu, avec près de 10 000 chômeurs en moins sur un seul mois. Et le seuil des 3%, dont le franchissement était attendu pour cette année, arrive quelque deux mois plus tôt que les prévisions les plus optimistes de l'office. «Nous pensons que le taux de chômage va encore baisser cet été, puisqu'il remontera à l'automne, détaille Alan Kocher. Il restera aux alentours des 3%, et ce dernier chiffre constituera sans doute la moyenne annuelle.» L'OFDE a revu récemment son estimation à 112 000 chômeurs en moyenne pour 1999, après avoir tablé sur une fourchette comprise entre 115 000 et 117 500.

Stabilité des fins de droits

Les incidences de cette embellie générale sur les comptes de l'assurance chômage? Une réduction de la dette de 300 millions de francs suisses, ce qui devrait porter celle-ci à 8,5 milliards.

Le nombre des chômeurs arrivant en fin de droits demeure stable. Par rapport aux chiffres des sans-emploi inscrits, ces données sont toujours en décalage de deux mois, pour des raisons techniques. Aussi les estimations actuelles portent-elles sur février, avec quelque 3500 chômeurs en fin de droits, contre 3784 pour janvier.

A l'automne dernier, nombre d'économistes tablaient encore sur une réduction encore plus marquée du taux de chômage à 2,5%, voire même 2% en cas de croissance soutenue. La notion de seuil incompressible variait, d'un établissement à l'autre, entre 2% et 2,5%. Le sévère recul que la croissance suisse et européenne a connu ces derniers mois a changé la donne. A tel point que les chiffres lâchés vendredi par le conseiller fédéral valaisan étonnent les experts. «Cette excellente nouvelle est un peu surprenante, en effet, constate Michel Girardin, responsable de la politique de placement à la Banque Edouard Constant à Genève. Il faudrait pouvoir décortiquer ces chiffres, et s'attacher notamment à la création d'emplois. Tout le monde révise à la baisse ses estimations de croissance, et il ne faut pas négliger le fait que le chômage est un indicateur retardé; je ne serais pas surpris que le taux repasse la barre des 3% vers la fin de l'année.»

Pour l'économiste genevois, le problème suisse tient notamment au fait que le moteur de l'économie, à savoir les exportations, est en panne et que seule une baisse du franc pourra vraiment le relancer – la baisse des taux d'intérêt ne suffit pas. «En Suisse, la croissance est à la traîne, elle offre moins de soutien à la consommation, et même si le moral des consommateurs est bon, il n'est pas aussi élevé que dans le reste de l'Europe, où l'on atteint des valeurs comparables à celles des années 80», précise Michel Girardin, qui ajoute encore que les derniers éléments statistiques montrent que le regain de confiance des consommateurs «marque une pause».

Bref, si certains ajustements structurels de la population active et des effets conjoncturels aboutissent à l'embellie constatée aujourd'hui, la question de la durabilité de cette reprise demeure. Et Michel Girardin de conclure, un peu circonspect: «C'est presque trop beau pour être vrai.»