20 ans

La fin du rêve de grandeur de la place financière

Ces 20 dernières années, le secteur bancaire a vécu l’âge d’or, puis la crise. Il serait réducteur de résumer ces deux décennies à la fin du secret bancaire, tant la période a été riche en événements

Le Temps fête ses 20 ans ces mois. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Difficile d’évoquer les vingt dernières années de la place financière sans s’arrêter au fracas causé par la fin du secret bancaire en 2009. Pourtant, ce bouleversement avait commencé bien plus tôt, tandis que le secteur lui-même a vécu bien d’autres transformations.

Le 29 juin 1998, se produit l’une des plus grosses fusions de l’industrie: la Société de Banque Suisse et l’Union de Banques Suisses deviennent UBS, créant un mastodonte, qui se prépare à conquérir le monde. C’est le début du «rêve de grandeur» de la Suisse, «qui voulait faire partie de la Premier League des places financières, rivaliser avec la Grande-Bretagne», comme l’appelle Tobias Straumann, professeur d’économie à l’Université de Zurich et spécialiste de l’histoire des banques.

Gonfler, gonfler, jusqu’à…

Les deux grandes banques se déploient, même si Credit Suisse, aux prises avec les dégâts de la crise immobilière en Suisse, est plus limitée qu’UBS qui s’étend plus rapidement et plus fortement, en premier lieu dans la banque d’affaires et aux Etats-Unis.

A ce moment-là, «les Suisses étaient un peu fiers de leurs grandes banques qui se développaient partout et qui rivalisaient avec les grandes banques américaines. Elles avaient une réputation fantastique, tout le monde, analystes compris, pensaient qu’UBS, par exemple, était une banque très prudente, avec un système de gestion des risques très moderne», poursuit Tobias Straumann. Les deux établissements, qui misent toujours plus sur la banque d’affaires, voient leur bilan gonfler, jusqu’à…

Octobre 2008, 10 ans après la fusion, tout s’effondre. Aux Etats-Unis, la banque Lehman Brothers est sacrifiée, les bourses plongent. En Suisse, la Banque nationale et le gouvernement doivent se ruer au secours d’UBS, au bord du gouffre pour avoir été trop gourmande avec les subprime, ces titres pourris basés sur les crédits immobiliers américains. Les deux rivales doivent «dire adieu à ce rêve de grandeur, tout comme la place financière, qui profitait de leur réputation», poursuit le professeur zurichois.

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Brèche dans le secret bancaire

Quelques mois plus tard, c’est toute la Suisse qui doit dire adieu à un principe considéré jusque-là comme inébranlable. Pierre Mirabaud, alors président de l’Association suisse des banques, n’avait-il pas dit, en 2004: «Pas question de renoncer au secret bancaire»?

Mais depuis, le contexte a changé, les pressions internationales deviennent intenables. Et Berne a déjà commencé à lâcher du lest les années précédentes, pensant pouvoir faire durer la distinction entre évasion et fraude fiscale, qui agacent ses voisins et donnent un avantage compétitif à ses banques.

Les banques de gestion avaient besoin d’une rupture, elles n’auraient pas pu changer leur modèle autrement

Tobias Straumann, spécialiste de l’histoire des banques

Avec l’affaire des fonds en déshérence, réglée en 1998, «la Suisse a été forcée de comprendre que les Etats-Unis n’avaient plus la patience pour accepter ses règles spéciales», explique Tobias Straumann. Qui voit une autre brèche dans le secret bancaire, lors de la conclusion du premier accord «QI», pour intermédiaire qualifié, en 2001, qui contient déjà les signes d’une volonté américaine d’obtenir davantage de contrôle sur les revenus de ses citoyens hors des frontières.

Enfin, les négociations bilatérales avec l’Union européenne, qui débouchent sur l’accord sur la fiscalité de l’épargne en 2004, donnent l’impression aux partenaires de Berne que le secret bancaire devient de moins en moins inébranlable. «La stratégie de la Suisse était de faire des concessions petit à petit pour conserver le noyau du secret bancaire le plus longtemps possible», explique Tobias Straumann.

Outragée et paniquée

Finalement, quand Hans-Rudolf Merz lève la distinction entre fraude et évasion fiscale en mars 2009, la place financière réagit d’une seule voix, outragée et paniquée à l’idée du séisme qui va se produire. L’année précédant la crise financière, le secteur a atteint plusieurs records: il compte 136 200 employés, soit 15% de plus qu’en 1998. Les bénéfices, les fonds sous gestion sont au plus haut. Et soudain, cet âge d’or va prendre fin.

Pourtant, le secteur est moins homogène que sa première réaction ne le laisse paraître. Certes, officiellement, tout le monde défend le secret bancaire, mais de plus en plus d’établissements se préparent à sa fin, en premier lieu les nouvelles générations de banquiers et UBS et Credit Suisse, qui, après leurs déboires outre-Atlantique, se sont recentrées sur la gestion de fortune.

«Les banques de gestion avaient besoin d’une rupture, elles n’auraient pas pu changer leur modèle autrement, estime Tobias Straumann. Comment une banque aurait-elle pu se positionner différemment avant et se mettre à refuser des actifs non déclarés alors que tous le faisaient en Suisse, mais aussi dans les autres places financières? Il fallait une évolution globale.»

Encourager la transition plutôt que la subir

Trois semaines après son entrée en fonction à la tête de Swissbanking, en septembre 2009, Patrick Odier déclare dans sa première interview que «le secteur bancaire devait se préparer à se focaliser sur l’épargne déclarée et encourager la transition vers le nouveau monde plutôt que de la subir», se souvient l’associé senior de Lombard Odier. Selon lui, le secteur bancaire suisse devait adapter son modèle d’affaires à la lutte devenue mondiale contre l’évasion fiscale. Pour être en phase avec l’évolution de la société et de l’opinion publique.

Contrastant avec la position de son prédécesseur à l’ASB, cette orientation a été très mal perçue par certains banquiers et politiciens, y compris publiquement. «Réagir d’une seule voix était à ce moment-là difficile, et l’est toujours dans d’autres domaines, assure encore Patrick Odier. Il n’empêche que par la suite, la très grande majorité des banques a défendu à l’unisson les grands enjeux à négocier comme les règles Too Big To Fail, celles sur les rémunérations ou les questions fiscales».

Retour au niveau de 1998

Pendant que toute la place se réorganise, s’adapte au monde de l’argent déclaré, se spécialise, gère la marée réglementaire, s’habitue à l’idée que ses marges rétrécies deviendront la norme, la technologie amène un défi supplémentaire. «Les comportements et les besoins des clients ont changé de façon significative. En 1998, les téléphones portables ne servaient qu’à téléphoner et envoyer des sms», rappelle Christian Bretscher, directeur de l’association des banques zurichoises. Désormais, la réalité est complètement différente et les banques font face à un flot de nouveaux acteurs, ce qu’on appelle les fintechs. La place est-elle arrivée au bout de sa transformation? Elle va peut-être encore voir sa taille se réduire, évalue Tobias Straumann, mais «on entrevoit désormais la forme qu’elle va prendre».

A fin 2016, elle ne comptait plus que 261 établissements, contre 376 en 1998, selon les statistiques de la BNS. Parmi eux, moins du quart (81) sont en mains étrangères, contre un tiers de plus il y a 20 ans. Le nombre d’emplois (120 845) est, lui, revenu à son niveau de 1998, avec une migration relative vers l’étranger. Le secteur comptait 11 630 postes dans d’autres centres financiers en 1998, il en compte désormais près de 20 000.

Les grandes banques ont été les plus destructrices d’emplois pendant la période, passant de 60 000 à 50 000. Le tout pour des fonds sous gestion, qui n’ont, eux, cessé de gonfler: passant de 3300 milliards de francs en 1989 à 6650 milliards à fin 2016. Signe que, même après l’épreuve, la place n’a pas autant rétréci qu’on pourrait le croire.

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