Analyse

Finalement, les fonds propres stimulent le crédit

Des banques en bonne santé sont l’une des garanties d’une économie qui fonctionne bien. Parce qu’elles sont capables de fournir des crédits au secteur privé et ainsi de contribuer à dynamiser l’activité. Sergio Ermotti, directeur général d’UBS, qui s’exprimait lors d’un congrès à l’Université de la Suisse italienne fin août, l’a résumé ainsi: il s’agit du «moteur du progrès social».

Cela peut paraître évident. Ce qui l’est moins, c’est que plus les banques ont des fonds propres, plus elles sont capables d’assurer le financement des entreprises. D’une certaine manière, c’est logique: une banque sous-capitalisée ne serait pas assez solide pour faire face aux éventuels et, dans une certaine mesure, inévitables défauts de paiement. Pourtant, si le secteur bancaire a accepté qu’une assise financière plus large serait bénéfique à tous dans le sillage de la crise, il a d’abord exprimé des doutes. On se souvient d’Oswald Grübel, prédécesseur de Sergio Ermotti, excédé des exigences de fonds propres plus élevées pour les grandes banques suisses par rapport à leurs concurrents étrangers et de ses menaces de délocaliser la banque. Des dirigeants bancaires, agacés par ce corsetage réglementaire qui limite leur développement, ont prévenu que cela limiterait leur capacité de prêts.

Les inquiétudes ont trouvé des relais. «Si l’on voulait trucider le secteur bancaire et financier, on ne s’y prendrait pas autrement», prévenait dans ces colonnes Jean-Christian Lambelet, ancien professeur à l’Université de Lausanne. A son avis, les autorités mettaient trop l’accent sur la sécurité du système, au détriment de l’efficacité économique. Une question qui a fait largement débat.

Ces prévisions apocalyptiques ne se confirment pas. Et ces affirmations ne proviennent pas de n’importe qui. Dans une étude, la banque Goldman Sachs a voulu montrer pourquoi l’Espagne s’en sortait désormais mieux que l’Italie. Alors que la première est enfin sortie de la récession et que sa croissance montre des signes d’accélération, l’autre vient d’y replonger, si l’on en croit les statistiques du PIB au deuxième trimestre. On peut y voir plusieurs explications: d’abord, le train des réformes est lancé à plus grande vitesse du côté de Madrid que du côté de Rome. Pourtant, ces effets ne se sont probablement pas encore manifestés. Pour la banque, cette divergence entre les deux pays s’explique par une répercussion plus forte en Espagne qu’en Italie des mesures de la Banque centrale européenne (BCE). La recapitalisation des banques espagnoles, un secteur qui n’est pas passé loin de la catastrophe en 2012, a été cruciale. C’est leur bonne santé retrouvée qui a permis que les décisions de l’institution basée à Francfort se transmettent à l’économie réelle, qu’il s’agisse des taux d’intérêt bas (et négatifs) ou des prêts illimités (LTRO) offerts aux établissements fin 2011 et début 2012. De son côté, l’Italie est en train de procéder à la recapitalisation de certaines de ses banques, dernier moment avant les tests de résistance de la BCE cet automne.

Jusqu’en 2012, les études ont montré que les deux pays réagissaient d’une manière à peu près identique aux décisions de la BCE. Goldman Sachs s’appuie sur une recherche de plusieurs économistes*, publiée cet été, pour montrer que dès 2012, l’Espagne – et plusieurs autres pays de la zone euro – en a davantage profité. «Un système bancaire mieux capitalisé augmente l’effet sur la croissance des politiques accommodantes de la BCE», expliquent les experts. Parce que les établissements ont les reins assez solides, ils ne se sont pas contentés d’absorber les montagnes de cash offertes par la BCE depuis le début de la crise en les gardant pour faire face à d’éventuels problèmes de financement, mais ont prêté au secteur privé. L’exemple de l’Irlande est parlant. Les banques ont vu leur ratio de fonds propres durs atteindre un niveau proche de 14%. C’est aussi l’un des pays qui bénéficient le plus des mesures de la BCE.

Rappelons ici qu’avant la crise, le niveau des fonds propres demandé était de 2%. Le standard de Bâle III en exige désormais 7% (un peu plus pour les banques dites systémiques), tandis que les grandes banques suisses doivent en compter environ 18% dès fin 2018, soit les normes les plus strictes du monde. Mais personne n’y redoute un assèchement du crédit.

Evidemment, il y a d’autres critères qui expliquent les divergences au sein de la zone euro, réformes structurelles en tête ou discipline budgétaire. Et tout est une question de mesure. Il y a des limites à ce que l’on peut exiger des banques en termes de capitalisation avec l’argument de la protection du système financier. Mais cette étude montre au moins une chose: la marge est grande avant qu’un secteur bancaire trop capitalisé n’étouffe une économie parce qu’il n’a plus les moyens de prêter au secteur privé. Bien plus grande en réalité que ce que beaucoup avaient pu craindre. On peut même aller plus loin encore: le renforcement des fonds propres a même eu un effet positif assez inattendu. * J. Boeckx, M. Dossche et G. Peersman, «Effectiveness and transmission of the ECB’s balance sheet policies», CESifo Working Paper.

Les prévisions apocalyptiques ne se confirment pas