La finance chinoise offshore n’est pas seulement destinée à frauder

Révélations Le recours massifà l’offshore par les fortunes chinoises pose problème

Il correspond aussi, toutefois, à des réalités économiques

La liste de noms publiée par les journaux associés à l’opération «ChinaLeaks» est évidemment édifiante: impossible de ne pas voir, dans les sociétés financières off­shore créées par le beau-frère du président chinois Xi Jinping, ou le fils de l’ancien premier ministre Wen Jiabao, la preuve de la corruption endémique dans l’ex-Empire du Milieu.

A Hongkong ou Singapour, ces deux plateformes asiatiques par lesquelles transite depuis des décennies l’argent de la Chine «rouge», les avis sur cette industrie de la finance offshore sont plus pondérés. Exemple: quantité de sociétés cotées à la bourse de Hongkong sont immatriculées aux îles Vierges britanniques, aux Bermudes, à Panama ou, plus récemment, dans l’île malaisienne de Labuan. Motif? «L’épidémie de l’offshore a démarré en 1994, lorsque Jardine Matheson – l’un des principaux conglomérats de l’ex-colonie, créé en 1840 et enrichi lors des guerres de l’opium – s’est enregistré aux Bermudes. Ce fut le top départ», explique Howard Winn, du South China Morning Post. Il s’agissait alors, ajoute celui-ci, d’échapper au «risque chinois», après la répression de Tiananmen, en juin 1989, et à l’approche de la rétrocession de l’ex-colonie britannique à Pékin, en juin 1997. Un juriste suisse installé à Hongkong confirme: «Il y a vingt ans, le moteur de la finance offshore était… la liberté, explique-t-il. Il ne s’agissait pas, en priorité, de cacher sa fortune aux yeux du fisc, mais de la préserver du pouvoir communiste. Les capitaux ont logiquement émigré vers les destinations aux montages administratifs faciles, comme les îles des Caraïbes.» Avec d’autres avantages à la clé: comme le non-paiement, jusqu’à récemment, des taxes foncières sur les immeubles possédés par des sociétés non résidentes.

Les opérateurs financiers font d’ailleurs remarquer que les sociétés d’avocats spécialisées dans l’off­shore – comme Portcullis TrustNet, dont le fichier a été exploité par l’ICIJ (voir l’encadré) – avaient et ont toujours pignon sur rue. A Hongkong, l’une des plus importantes d’entre elles, OCRA, est installée au 2, International Finance Centre, dans le gratte-ciel jumeau de celui occupé par la… Hongkong Monetary Authority. Le recours massif à l’offshore par les grandes banques – suisses notamment – pour leur clientèle chinoise fortunée, ne surprend pas non plus. Le 11 mars 2013, un atelier spécifique était consacré aux vertus de la finance offshore lors de l’UBS Wealth Summit à l’hôtel Shangri-La de Singapour. Le chiffre le plus problématique est l’explosion du nombre des sociétés offshore à capitaux chinois: de 2003 à 2007, celles créées par Portcullis ont été multipliées par trois, de 1500 à 4800. «Est-ce parce que les très riches Chinois en abusent qu’il faut condamner l’offshore?» interroge le juriste suisse. «La vérité est qu’une place financière comme Hongkong en a encore cruellement besoin. Il faut rendre cette industrie plus transparente, pas l’éliminer.»

«L’épidémie de l’offshore a démarré en 1994, lorsque Jardine Matheson a émigré aux Bermudes»