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La finance durable prend enfin du galon à l’université

L’Université de Genève vient de nommer Philipp Krüger au poste de professeur assistant en finance responsable, ce qui représente une première en Suisse. M. Krüger est chercheur au sein de la nouvelle Faculté d’économie et management (GSEM) et est rattaché au Geneva Finance Research Institute (GFRI). Il constitue la cheville ouvrière du colloque international Geneva Summit on Sustainable Finance, organisé avec l’association Sustainable Finance Geneva (SFG), dont la 2e édition se tiendra le 27 novembre.

«C’est une grande satisfaction, et cela montre que la finance durable est devenue un thème sérieux et important à l’université», confie M. Krüger. Une nouvelle qui réjouit aussi Rajna Gibson Brandon, professeure de finance et directrice du GFRI: «Cette nomination permet au GFRI de se renforcer en finance durable, ce que nous entendons poursuivre à l’avenir.» On peut y voir un reflet de la stratégie de l’Université de Genève, comme l’explique Yves Flückiger, vice-recteur: «En inscrivant dans son plan stratégique un axe consacré au thème «Finance et société», le rectorat a souhaité développer un enseignement et une recherche d’excellence sur la gouvernance du système financier et ses impacts sur l’ensemble de la société.»

En Suisse, il existe déjà des enseignements touchant certains aspects de la finance durable, comme ceux des professeurs Paul Dembinski à l’Université de Fribourg (éthique en affaires et en finance), Jean-Michel Servet à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, microfinance), Bernd Balkenhol à l’Université de Genève (microfinance); et les initiatives des universités de Saint-Gall (cours d’introduction à l’investissement durable), Bâle (Center for Philanthropy Studies), et Zurich (formation continue en ISR); SFG collabore avec la Haute Ecole de gestion et l’Université de Genève pour offrir des modules de formation continue en finance durable.

Cela dit, la durabilité a jusqu’à présent été peu intégrée aux cursus de finance. «C’est grâce à la pression des caisses de pension que les banques ont commencé à offrir des fonds verts, ça s’est passé sans stimulation académique, par une approche de terrain», observe Beat Bürgenmeier, professeur émérite à l’Université de Genève. C’est aussi le constat posé par Amandine Favier du WWF Suisse dans une récente étude. Parmi les raisons citées pour expliquer cette réalité, des professeurs de finance évoquent le caractère «flou» du concept de finance durable. Or, dans une enquête en cours menée par SFG, plusieurs observateurs se disent peu convaincus par cet argument. «Aujourd’hui, il y a des domaines incontournables, qui ne sont pas flous, et qui appartiennent à la finance durable, comme le changement climatique ou la gouvernance d’entreprise», analyse ainsi Eric Borremans, expert en durabilité chez Pictet Asset Management. Pour Milad Zarin, professeur d’économie politique à l’Université de Neuchâtel: «Les professeurs de finance sont en majorité issus de filières scientifiques et d’ingénieurs, avec une forte maîtrise en mathématiques, en statistique, mais peu de connaissances en sciences sociales et en économie.» Dominique Biederman, directeur de la Fondation Ethos, ajoute: «Il y a d’autres approches connues en finance qui traitent d’éléments subjectifs, qui sortent de la pure rationalité, comme la finance comportementale.» Une plus grande diversité serait-elle requise dans le corps enseignant en finance? Pour Ivan Pictet, ancien associé de la Banque Pictet et mécène en faveur du Centre pour la finance et le développement de l’IHEID: «Dans la gestion de patrimoine, vous êtes confrontés à plusieurs types de sensibilités. La durabilité, dans toutes ses dimensions, est un reflet de la diversité humaine. Cela ne doit pas l’empêcher de figurer au programme des étudiants en finance.»

Comme le montre la nomination de Philipp Krüger à l’Université de Genève, la finance durable se fraye un chemin au sein de l’académie. Les étudiants pourront faire valoir ces connaissances sur le marché du travail: «Dans ce secteur les recrutements sont appelés à augmenter», prévoit Bertrand Gacon, responsable ISR et impact investing chez Lombard Odier. Cette évolution va renforcer les compétences des banquiers et pourrait les inciter à être plus actifs dans l’offre de produits de finance durable, stimulant ainsi la demande. Une voie à suivre pour notre place financière? Selon Charles Kleiber, ancien secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche: «Valider le rôle des banques, entreprises essentielles à l’économie réelle, c’est une chance pour la Suisse. Après les excès et la disparition du secret bancaire, il existe aujourd’hui la possibilité de développer une stratégie financière qui s’enracine dans les universités, la tradition humanitaire et la Genève internationale.»

* Directeur, Covalence SA et cofondateur, Sustainable Finance Geneva

Valider le rôle des banques, entreprises essentielles à l’économie réelle, c’est une chance