Werner Hoyer l’affirmait encore récemment aux Echos: les projets financés par la Banque européenne d’investissement (BEI), que cet ancien ministre allemand préside depuis le 1er janvier 2012, pourraient atteindre 180 milliards d’euros (216 milliards de francs) d’ici à 2015.

Comment parvient-il à cette somme? Une fois recapitalisée à hauteur de 10 milliards d’euros, comme l’a recommandé le dernier sommet européen des 28 et 29 juin, l’institution basée à Luxembourg pourra emprunter jusqu’à 60 milliards, qui seront ensuite injectés pour financer environ un tiers du montant requis pour les projets sélectionnés. Lesquels devraient donc, au total, représenter une enveloppe proche des 200 milliards, soit un chiffre voisin du produit intérieur brut (PIB) de la Grèce.

Selon Eurostat, la zone euro a évité la récession au premier trimestre 2012 avec une croissance… nulle. Le trimestre précédent, l’activité s’était contractée de 0,3%. La zone devrait toutefois voir son PIB reculer de 0,3% cette année, celui de toute l’Union européenne (UE) restant inchangé.

La «manne» de la BEI doit servir de combustible à une politique de relance communautaire basée sur de grands travaux d’infrastructures dans les domaines de l’énergie, des transports et des nouvelles technologies. Elle ne sera toutefois pas facile à matérialiser. «Il faudra des projets, et des procédures pour en surveiller la mise en œuvre. Tout cela prendra plus de temps qu’on veut bien le croire», expliquait récemment au Temps l’ancien ministre des Finances belge Philippe Maystadt, qui présida la BEI à partir de 1999 et jusqu’à la fin 2011.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Pour cette discrète banque européenne de développement – dont les actionnaires sont les 27 pays de l’UE avec, en premier lieu, l’Allemagne et la France, qui en détiennent chacun 16,5% du capital –, emprunter 60 milliards en plus revient à doubler son volume actuel d’encours, qui s’élevait à 61 milliards en 2011, soit le double de la Banque mondiale sur la même période. S’y ajoutera le «fardeau» administratif supplémentaire du lancement des euro-obligations de projets, approuvées elles aussi par le sommet européen, dont la BEI aura la responsabilité.

Contrairement aux euro-obligations classiques refusées par l’Allemagne, qui consisteraient à mutualiser tout ou partie de la dette publique des Etats membres, les euro-obligations de projets sont en fait des garanties apportées par la BEI sur son capital propre, et par la Commission sur le budget communautaire. La phase pilote de deux ans et demi portera sur une dizaine de projets, à hauteur de 4,3 milliards d’euros d’ici à la mi-2015. «Il s’agira d’utiliser de l’argent public pour attirer des capitaux privés», confirmait récemment Werner Hoyer.

Tout pourrait cependant ne pas se dérouler ainsi. La BEI est déjà aujourd’hui le plus gros emprunteur non souverain en euros, et sa réputation encore intacte pourrait bien se retrouver affectée si une issue n’est pas trouvée à la crise de la monnaie unique. L’agence Fitch a été la première à évoquer, dans un avertissement négatif publié à la mi-juin, la possibilité d’une dégradation de sa note AAA, en citant deux raisons: l’état de son portefeuille de prêts aux pays en difficulté, et l’impact de la dégradation des notes de ces derniers, actionnaires et apporteurs de garanties.

La réponse de la BEI a été de minimiser cet avertissement. Ses prêts à la Grèce, a répliqué l’institution, ne représentent par exemple que 1,6% de ses encours pour 2011, et 2% depuis 2007. Philippe Maystadt, à plusieurs reprises, a aussi rappelé que, pour l’heure, l’Espagne – détentrice de 9,7% du capital de la banque – a toujours honoré ses engagements. Dernier argument: de plus en plus de prêts accordés visent des partenariats public-privé, supposés moins exposés, et la plupart des emprunts lancés par la banque sont financés par des bailleurs de fonds hors UE: «Je rappelle que nous levons près de la moitié de ces capitaux auprès d’investisseurs non européens, notait en juin Werner Hoyer. C’est un signe de confiance fort.»

Charger la barque financière de la BEI, à l’heure où celle-ci est aussi priée de ne pas délaisser les nouveaux pays membres de l’UE et de s’engager davantage de l’autre côté de la Méditerranée pour soutenir les pays en transition démocratique, revient malgré tout à ajouter d’autres emprunts aux emprunts. Résultat: les efforts pour s’assurer de la viabilité technique et de la rentabilité financière et économique des projets financés risquent de redoubler. Avec complications et retards possibles à la clé.

L’agence Fitch a été la première à évoquer, dans un avertissement négatif, la possibilité d’abaisser son AAA