Analyse

Finissons-en avec le paternalisme libéral!

Officiellement, nous ne savons pas nous comporter. Irrationnels, nous sacrifions notre santé en consommant trop de viande, de sucres, d’alcool, de tabac. Nous mettons en danger la vie des autres en roulant trop vite en voiture. L’Etat guide nos pas pour notre bien, dit-on. Mais la façon dont il intervient est aussi importante que ses buts. Nous en distinguons principalement deux: soit il multiplie les interdits selon une approche policière classique, soit il procède par incitations psychologiques ou fiscales pour modifier notre comportement. Cette deuxième version, en forte expansion, porte le nom de paternalisme libéral. Sa forme paraît édulcorée, mais l’apparence est trompeuse. «Il transforme les citoyens en joyeux robots et en esclaves heureux», prévient Norbert Bolz, professeur à l’Université technique de Berlin, dans un dossier de Schweizer Monat . Ce nouveau paternalisme est aussi l’objet d’une nouvelle étude de l’économiste Jan Schnellenbach pour l’Institut Walter Eucken, à Fribourg-en-Brisgau.

Le paternalisme libéral n’est pas aussi nouveau qu’on le prétend. Norbert Bolz l’attribue au journaliste Walter Lippmann, auteur de Public Opinion , un ouvrage de 1922, où il décrivait la manipulation de l’opinion publique dans les opérations de propagande politique basées sur la psychologie. Le monde étant trop complexe, la parole devait revenir aux experts, expliquait-il.

Un bon exemple de paternalisme libéral peut être présenté à partir de l’arrangement des produits dans une cafétéria. L’Etat peut demander de faciliter l’accès à des aliments sains et compliquer la recherche des autres produits sans toutefois les interdire. Sous l’angle libéral, le procédé est douteux. Il n’est pas transparent et manipule le comportement des individus sans qu’ils en soient conscients, fait valoir Jan Schellenbach. Les dessins de maladies sur les paquets de cigarettes offrent un autre exemple. Mais s’ils sont transparents, ils en appellent à l’intuition et à la peur plutôt qu’à une explication des risques.

Quand l’Etat peut-il être un acteur bienveillant? En théorie économique, son intervention est admise pour obtenir une meilleure allocation des ressources, redistribuer les richesses pour augmenter le bien-être de tous, stabiliser la conjoncture. Une quatrième justification s’ajoute à la liste et en appelle à la psychologie. Elle suppose que l’individu soit insuffisamment rationnel, qu’il sous-estime les risques ou mette en danger sa santé à long terme. C’est précisément le domaine cher au paternalisme libéral.

Chacun sait que l’individu n’agit pas de façon rationnelle. Ses biais comportementaux, largement recensés, constituent un trésor pour les nouveaux paternalistes. L’étude de l’Institut Walter Eucken ironise sur la volonté des étatistes d’enfermer l’individu dans un modèle rationnel et mathématique, alors que chacun sait qu’il ne se réduit pas à un homo œconomicus. Deux conditions préalables doivent être remplies pour que ce paternalisme libéral soit considéré «comme un succès par l’individu lui-même», selon Jan Schellenbach: d’une part, le planificateur doit être bienveillant et agir en fonction des préférences de l’individu et non des siennes, d’autre part, ce deus ex machina doit trouver les informations nécessaires à la connaissance des préférences de l’individu. L’étude doute que les décideurs politiques soient incités à agir dans le sens des personnes concernées par leurs mesures. L’agenda politique est à court terme, fonction des élections et du rôle de plus en plus malsain des groupes d’intérêt. Il ne correspond pas à celui de l’individu. En fait, «le paternalisme considère l’homme comme du matériel», critique Norbert Bolz.

La connaissance des préférences de l’individu par l’Etat est une hypothèse rarement remplie, d’autant que celles-ci sont contradictoires, spontanées et évolutives, explique Jan Schellenbach.

Ce nouveau paternalisme ne peut pas être qualifié de libéral puisqu’il ne reconnaît pas l’hétérogénéité des préférences des individus et impose un comportement et des valeurs. Une autre condition essentielle n’est pas satisfaite. Il ne respecte pas l’ouverture aux changements spontanés des individus et de la société, argumente Jan Schellenbach. Cette ouverture est pourtant le résultat naturel de la liberté individuelle et de l’autonomie privée qui permet à la société de s’adapter et d’innover. Même s’il existait une machine susceptible d’intégrer toutes les expériences passées en fonction des résultats que nous aurions souhaités, l’individu refuserait de s’y connecter, ainsi que l’a expliqué Robert Nozik. La manière importe davantage que le but. Chacun préfère être responsable de sa propre vie et autonome plutôt que de maximiser ses besoins en fonction d’une machine «parfaite».

Les défenseurs du paternalisme libéral se défendent en affirmant que leurs incitations psychologiques et fiscales permettent à l’individu de s’opposer à leurs vues. Faux, répond Jan Schellenbach. «C’est l’inverse qui est vrai.» Dans un monde d’interdits et de commandements, l’individu est pleinement conscient des objectifs de l’Etat. Il agit en connaissance de cause et s’il s’oppose, il connaît les sanctions qu’il devra affronter. Ce n’est plus le cas avec le nouveau paternalisme, qui cherche à me guider plus ou moins inconsciemment vers une vie plus saine, plus sûre, plus sociale. Le paternalisme libéral est donc plus dangereux que sa version classique parce qu’il manipule les esprits.

Enfin, le paternalisme libéral souffre d’un autre défaut majeur. Il ne présente que les gains de bien-être de ses choix, mais jamais les pertes associées. Le gain de santé obtenu avec des produits sains n’est jamais mis en relation avec l’éventuelle perte de plaisir, laquelle diffère en fonction des besoins de chacun.

En dépit de son nom, le nouveau paternalisme n’est donc pas libéral. Il provoque une externalisation de la responsabilité individuelle et des évolutions des préférences. Il mérite donc d’être combattu. Comme le dit Norbert Bolz: «Nous profitons tous du fait que les autres vivent comme bon leur plaît plutôt que de vivre tous selon le même modèle de vie juste.» Il ne suffit pas d’ajouter le mot de libéral pour rendre le socialisme acceptable.

Le paternalisme libéral est donc plus dangereux que sa version classique, parce qu’il manipule les esprits