L’interview de Lukas GäHwiler

«La Finma pourrait nous accorder un rabais de fonds propres»

Lukas Gähwiler, directeur d’UBS Suisse, s’exprime sur les intentions de son établissement de créer une nouvelle entité en Suisse. Une volonté guidée par «des changements réglementaires»

UBS a annoncé ses intentions le mois dernier, Credit Suisse l’a fait jeudi. Les deux géants bancaires ont lancé une réorganisation de leur structure pour être moins «trop grands pour faire faillite»; avec à la clé des économies espérées de fonds propres. Lukas Gähwiler, qui dirige UBS Suisse, détaille les intentions de son établissement. Cinq jours avant l’amende record de 13 milliards infligée ce mardi à JPMorgan, il revient aussi sur la multiplication des sanctions pécuniaires prononcées à l’encontre des grandes banques, ces derniers mois.

Par contre, la première banque suisse n’a pas souhaité revenir hier sur les «rumeurs» concernant un éventuel accord avec les autorités européennes sur l’affaire de manipulations du Libor. Selon le Wall Street Journal, UBS se serait vu offrir l’immunité en échange de sa coopération.

Le Temps: A quoi servira la nouvelle structure d’UBS Suisse, que la banque a annoncé préparer pour mi-2015?

Lukas Gähwiler: L’intention de créer cette nouvelle entité légale est le fruit des changements réglementaires. C’est également pour UBS un moyen de s’adapter à la loi dite «too big to fail» qui est entrée en vigueur en janvier passé. Nous prévoyons de mettre en œuvre ce changement de manière progressive dès mi-2015. Cette structure permettrait de séparer les fonctions considérées comme d’importances systémiques du reste de la banque. Mais, pour le moment, elle ne changera rien à la façon dont nous menons nos affaires en Suisse.

– Avec cette structure, UBS devient théoriquement moins risquée. Les régulateurs suisses seront-ils alors moins exigeants avec vous en matière de fonds propres minimaux?

– Cette question fait partie des discussions que nous avons avec la Finma mais également avec la Banque nationale suisse (BNS) qui sont en charge du dossier «too big to fail». Même si le monde est toujours plus globalisé, les réglementations deviennent toujours plus locales: les banques ont besoin de davantage de capitaux dans chacune des régions où elles se trouvent. Que ce soit en Suisse, aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. Il faut dès lors trouver un mécanisme qui leur permette d’éviter de se retrouver surcapitalisées. Il se pourrait donc que la Finma, après consultation de la BNS, nous accorde un «rabais» en termes d’exigences sur les fonds propres une fois qu’une telle structure aura été mise en place. Mais pour l’heure, rien n’a été décidé.

– Vous êtes un des tout grands acteurs du marché immobilier, avec 124 milliards de francs de prêts hypothécaires. Comment évolue ce marché, proche de la bulle si l’on en croit votre propre indice?

– Ces quatre dernières années, notre stratégie a toujours été de miser sur une croissance qualitative. Ce qui veut dire que nous acceptons de croître moins vite que le marché immobilier lui-même. Nous préférons rester prudents. D’autant plus que notre indice immobilier, réalisé par notre Recherche qui travaille de façon parfaitement indépendante, montre que les prix immobiliers ont clairement augmenté ces dernières années, partout en Suisse. Nous observons néanmoins aujourd’hui, à Genève par exemple, une certaine stabilité, voire une baisse des prix immobiliers. Un signal très intéressant.

– Dans votre portefeuille hypothécaire, quelle est la part des taux variables et quelles conséquences pourrait avoir une remontée des taux?

– Trois quarts des emprunts hypothécaires ont été souscrits à des taux fixes. Les 25% restants l’ont été à des taux variables. Néanmoins, nous calculons la charge pour nos clients en prenant comme base un taux d’intérêt de 5%, même dans l’environnement actuel. Si bien que si les taux devaient remonter de 2 ou 3 points de pourcentage, nos clients sont assurés de pouvoir assumer leur emprunt.

– Vous attendez-vous à une telle remontée des taux?

– Rien ne le laisse présager dans l’immédiat. Toutefois, sur le long terme, les taux ne peuvent aller que dans une seule direction: vers le haut. La question est plutôt de savoir quand cela va se produire. Les signes de reprise en Europe et l’amélioration de l’économie américaine vont certainement peser dans la balance. Mais je ne crois pas à une brutale remontée des taux à 3%, 4% ou 5%.

– Comment va votre banque d’affaires en Suisse, alors que les entrées en bourse se font très rares?

– C’est une activité très importante dans notre modèle d’affaires qui a contribué de manière conséquente aux 2,3 milliards de francs de bénéfice avant impôt qu’UBS Suisse a réalisés au cours des neuf premiers mois de l’année. Chaque action, chaque obligation traitée par l’un de nos trois millions de clients basés en Suisse passe par notre banque d’investissement. Beaucoup de gens pensent qu’une banque d’affaires ne sert à rien d’autre que de prendre des risques énormes. Or une grande partie de ses activités revient simplement à exécuter des transactions pour le compte de nos clients.

– Quelle est la part des profits en Suisse réalisés par la banque d’affaires?

– Ces chiffres ne sont pas publiés dans le détail. Toutefois, les cinq activités d’UBS Suisse – banque de détail, gestion de fortune, banque commerciale, banque d’investissement et gestion d’actifs – rapportent plus ou moins la même chose. Mis à part peut-être la gestion d’actifs (Global AM) qui rapporte un peu moins, malgré une part de marché importante, car les marges avec ces clients institutionnels sont plus étroites.

– Comment expliquez-vous qu’il y ait eu si peu d’entrées en bourse ces derniers mois?

– Il existe aujourd’hui une ou deux opérations d’entrées en bourse en préparation – elles se feront dès que le marché le permettra. Mais pour l’heure, les entreprises préfèrent profiter des taux historiquement bas pour emprunter sur le marché obligataire. On l’a vu la semaine dernière encore avec SwissLife qui a émis des obligations convertibles pour 500 millions de francs à sept ans au taux de 0 à 0,25%. Depuis trois mois toutefois, les sociétés qui sont nos clientes utilisent davantage les liquidités qu’elles ont accumulées au cours des dernières années pour réaliser des investissements. Ce qui représente un signe très positif pour l’économie en général.

– La Finma enquête sur le marché des devises. Que redoutez-vous?

– C’est un problème qui concerne l’industrie dans son ensemble et pas seulement UBS. Nous pouvons simplement dire que nous coopérons pleinement avec les différentes autorités qui mènent des enquêtes aujourd’hui.

– UBS, bien qu’elle ait été la première banque à se dénoncer dans le cadre du scandale du Libor, a été condamnée à payer une amende de 1,4 milliard de francs. Comment l’expliquez-vous?

– Je ne peux, ni ne veux, m’exprimer au sujet du Libor. La tendance générale est à une forte hausse des amendes infligées aux banques. On le voit aux Etats-Unis où elles atteignent des montants records. Cela s’explique par la volonté des autorités qui veulent ainsi créer des précédents, et éviter que cela ne se reproduise, mais aussi du fait que ces amendes représentent une source de revenus importante. En ce qui nous concerne, nous souhaitons régler le passé le plus rapidement possible. Comme nous l’avons fait dans le cadre du différend fiscal avec les Etats-Unis.

– UBS est-elle la banque la plus sûre de Suisse aujourd’hui?

– Depuis que la banque a ajusté sa stratégie en 2011, la part des actifs pondérés aux risques a été réduite de plus de 45%. Si bien que, parmi ses pairs, UBS est clairement la banque la mieux capitalisée. Par ailleurs, en Suisse, la collecte d’argent frais au cours des neufs premiers mois de l’année 2013 a été la plus importante que la banque ait enregistrée depuis la fusion entre SBS et UBS en 1998. Cela démontre la confiance que nous accordent nos clients.

– La gestion de fortune a vu ses marges être sous pression au troisième trimestre. Pourquoi?

– Le troisième trimestre a toujours été le plus faible en termes de performances. Par ailleurs, nos clients détiennent aujourd’hui une grande partie de leur richesse en cash. Environ 30% à l’heure actuelle alors qu’en temps normal cette proportion est plutôt aux alentours de 10%. Avec moins d’activité, il est normal que nos marges en pâtissent.

– Qu’elle est l’importance de Genève pour UBS?

– Si l’on compare avec la part des cantons romands dans le PIB national, la Suisse romande a toujours été, pour UBS, proportionnellement plus importante. Genève est même la région de Suisse où la banque est la plus fortement implantée. Cela a toujours été ainsi depuis la fusion de 1998.

– Comment gérez-vous votre clientèle française en Suisse?

– Nous encourageons nos clients étrangers, qu’ils soient Allemands ou Français, à régulariser leurs avoirs placés en Suisse. L’important est de bien dialoguer avec eux et de les accompagner dans ce processus. Nous leur offrons le soutien requis en leur fournissant toute une série de documents et d’informations afin d’atteindre plus facilement ce but. Je remarque d’ailleurs que les avoirs de la clientèle européenne tendent à augmenter. Car, même à l’ère de la transparence, des clients européens souhaitent utiliser la Suisse comme site où consolider leur fortune. Nous devons en tirer parti. D’autant plus que les avoirs étrangers sont une source de financement très importante pour les entreprises et les emprunts hypothécaires en Suisse. Ce n’est pas un hasard si les taux d’intérêt ici ont toujours été, en moyenne, 1% inférieurs aux taux européens.

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