Corruption

La Finma punit Falcon Bank pour son rôle dans le scandale 1MDB, Singapour sévit aussi

Après BSI, c'est Falcon Bank, implantée à Genève et Zurich, qui est contrainte par la banque centrale de Singapour de fermer. En Suisse, la Finma l'amende de 2,5 millions de francs et l'accuse de graves négligences 

La banque centrale de Singapour a ordonné mardi la fermeture d’une seconde banque suisse, Falcon Bank, visée par une enquête pour blanchiment d’argent dans le cadre du scandale politico-financier touchant le fonds souverain malaisien 1MDB.

En Suisse parallèlement, la Finma annonce infliger une amende de 2,5 millions de francs à Falcon Bank pour ses «manquements» dans ses relations avec 1MDB. La petite banque privée, créée avec des capitaux du Golfe, est le second établissement suisse, après la tessinoise BSI, à être lourdement sanctionnée pour son rôle dans le détournement des milliards du fonds souverain.

Le Ministère public de la Confédération (MPC) a de son côté indiqué à l'agence de presse ATS qu'il menait ses propres investigations sur la banque. 

En Suisse

De 2012 à 2015, écrit la Finma, les fonds versés sur des comptes de Falcon en lien avec 1MDB ont atteint environ 3,8 milliards de dollars. Des montants énormes qui auraient dû faire l’objet de vérifications approfondies. Mais cela n’a pas été le cas.

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Falcon Private Bank touchée par le scandale financier 1MDB

«La plupart du temps, les fonds sont restés peu de temps sur ces comptes», souligne le gendarme financier suisse. La Finma accuse en particulier Falcon Bank d’avoir mal vérifié le bien-fondé de transactions pour un montant d’environ 2,5 milliards de dollars sur les comptes de deux sociétés offshore.

Un encombrant client nommé Jho Low

La banque a également «négligé de se pencher sur la justification économique et sur les contre-prestations du renvoi presque immédiat de fonds, à hauteur de 1,3 milliard de dollars US, vers d’autres comptes». Selon la Finma, «par ce comportement, Falcon a gravement enfreint les exigences de garantie d’une activité irréprochable».

Falcon a aussi entretenu une relation commerciale avec Jho Low, un acteur central du scandale, que la Finma décrit comme «un jeune homme d’affaires malaisien proche de responsables du gouvernement malaisien». Falcon, écrit la Finma, «n’a pas vérifié comment cet homme avait pu, en peu de temps, acquérir une fortune de 135 millions de dollars US ni pourquoi, par la suite et contrairement à ses indications lors de l’ouverture du compte, un total de 1,2 milliard de dollars US avait été transféré sur ses comptes».

Lire: 1MDB: le scandale financier de la décennie en 5 questions

Dans son communiqué, la Finma cite des extraits d’e-mails d’employés de Falcon, qui montrent que ces derniers étaient mal à l’aise avec les transactions, mais que leur hiérarchie est passée outre. Un courriel explique ainsi, à propos de 681 millions de dollars transférés au premier ministre malaisien Najib Razak, puis partiellement remboursés quelques mois plus tard: «Nous avons dit A, il y a six mois, maintenant il faut, d’une manière ou d’une autre, dire B.»

Les employés se voyaient rappelés à l’ordre s’ils posaient trop de questions. L’un des responsables a par exemple rappelé à la succursale de Singapour, chargée de l’exécution des transactions avec 1MDB, que la centrale suisse les surveillait: «Head Office is watching you.»

Deux anciens dirigeants en accusation

La sanction contre Falcon Bank était attendue depuis qu’une plainte civile du gouvernement américain, cet été, a détaillé le rôle de ses dirigeants dans le scandale 1MDB. Les anciens présidents de son conseil d’administration, Khadem Al Qubaisi et Mohammed Al Husseiny, ont reçu des «paiements substantiels» provenant du pillage du fonds souverain, écrit le Ministère américain de la justice dans sa plainte.

Les deux hommes ont milité à l’intérieur de la banque Falcon pour que les transactions liées à 1MDB se déroulent sans anicroche – et sans les vérifications nécessaires.

En cas de récidive, affirme la Finma, «la banque risque de se voir retirer son autorisation». L’autorité financière suisse a enfin ouvert des «procédures d’enforcement» (sanctions) à l’encontre de deux anciens responsables de la banque – vraisemblablement ses deux anciens présidents Qubaisi et Husseiny. Et Falcon a désormais interdiction de nouer des relations d’affaires avec des personnalités politiquement exposées (PEPs) hors de Suisse, et ce durant trois ans.

A Singapour

A Singapour, Falcon Bank a été contrainte de cesser ses opérations dans la cité-Etat en raison de «manquements graves dans la lutte contre le blanchiment des capitaux» et de «conduite répréhensible» de la haute direction à la fois au siège de la banque en Suisse et dans sa branche locale, a indiqué l’Autorité monétaire de Singapour (MAS).

«Falcon Bank a fait preuve de manière persistante d’une grave incompréhension des exigences et des attentes» de l’autorité monétaire singapourienne dans la lutte contre le blanchiment d’argent, a ajouté l’institution dans un communiqué.

«Compte tenu du comportement de Falcon Bank, MAS considère que la banque d’affaires ne pourra pas satisfaire à ces exigences et attentes pour poursuivre» ses opérations, souligne l’autorité monétaire.

La banque centrale de Singapour a infligé à Falcon Bank des pénalités financières d’un total de 4,3 millions de dollars de Singapour (2,8 millions d’euros) pour 14 infractions à la législation sur la prévention contre le blanchiment d’argent et la lutte contre le financement du terrorisme.

Le directeur singapourien de Falcon Bank interpellé

En outre, l’autorité monétaire de Singapour a indiqué avoir reçu une information selon laquelle le directeur de la branche singapourienne de Falcon Bank, Jens Sturzenegger, avait été interpellé le 5 octobre par le Département des Affaires commerciales, la principale agence singapourienne de lutte contre le blanchiment d’argent.

La représentation locale d'UBS est également affectée par une décision de la MAS. Elle écope d'une amende de 1,3 million de dollars singapouriens (0,9 million de francs) pour des lacunes de même nature. Outre les deux établissements helvétiques, la Development Bank of Singapore (DBS) se retrouve condamnée à une pénalité financière d'un million de dollars de Singapour.

La banque reste confiante

Dans un communiqué, Falcon Bank se dit confiante sur son avenir et la poursuite de son activité malgré le coup de massue des régulateurs. Walter Berchtold, directeur exécutif de la banque, affirme que «Falcon Private Bank adhère à toutes les lois et réglements, est bien capitalisée, a un bilan solide et le plein soutien de son actionnaire, Aabar [un fonds d'investissement lié au fonds souverain d'Abou Dhabi].» La banque entend se concentrer désormais sur sa croissance en Suisse, à Londres et au Moyen-Orient. 

Un scandale planétaire et suisse

Le scandale 1MDB a entraîné l’ouverture d’enquêtes dans plusieurs pays et fini par atteindre le premier ministre malaisien Najib Razak après des révélations du Wall Street Journal selon lesquelles il aurait perçu un milliard de dollars (900'000 euros) de financements liés au fonds souverain endetté aujourd’hui à hauteur de 10 milliards d’euros. L’affaire a déjà eu de nombreuses répercussions en Suisse.

Une autre banque suisse, la BSI, avait été contrainte en mai de fermer sa filiale à Singapour en raison de son implication dans ce vaste scandale.

Lire aussi:
BSI coulée par son rôle de plaque tournante dans le scandale financier malaisien

Derrière la «dissolution» de la banque BSI

En avril, la Suisse a inculpé dans le cadre de ce dossier deux anciens fonctionnaires émiratis, soupçonnés d’escroquerie, corruption et faux en écriture.

Par ailleurs, des dizaines de millions de dollars déposés dans des banques suisses ont été gelés en septembre 2015 sur ordre de la justice helvétique.

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