On assiste depuis 2014 à une explosion des investissements dans les fintechs, la technologie appliquée à la finance. De 4 milliards de dollars d’investissements en 2013, on a atteint plus de 20 milliards en 2016.

Ces investissements se décomposent en différents domaines: l’assurance (34%), les prêts et emprunts (22%), les paiements (14%), la blockchain (8%), la gestion de fortune (7%) ainsi que la banque en ligne et le trading (3%) pour les principaux. D’autres tels que l’intelligence artificielle ou les robo-advisors n’en sont qu’à leurs balbutiements. On parle d’un ensemble très hétéroclite de technologies qui visent très clairement à chambouler de fond en comble l’ensemble des métiers de la banque et de l’assurance. Dans les starting-blocks, des centaines d’entreprises de la Silicon Valley ou d’ailleurs sont prêtes à conquérir le monde. En Chine et aux Etats-Unis, les poids lourds du Web rivalisent d’initiatives pour notamment capter les paiements en ligne.

Panorama et enjeux

Sur un total de 154 licornes ou start-up valorisées à plus de 1 milliard de dollars, 24 sont des fintechs. Signe de leur essor, aucune ne figurait dans ce prestigieux classement il y a seulement quelques années. Les plus grandes, hors Asie, sont Stripe (5 milliards de dollars), SoFi (4 milliards de dollars) et Credit Karma (3,5 milliards de dollars). Toutes trois sont basées à San Francisco, au cœur de la Silicon Valley.

Les fintechs au sens large proposent déjà de nombreux services. La palette s’étend des moyens de paiement originaux (Paypal, Square, Stripe, Adyen, Venmo, TransferWise, Apple Pay, WeChat Pay, bitcoin, M-Pesa), aux prêts et emprunts à buts divers (Lending Club, Prosper, Avant, SoFi, GreenSky, Kabbage, Funding Circle, OnDeck), en passant par les assurances (Oscar, Zenefits). Ces fintechs se positionnent aussi dans le secteur applicatif (le suisse Temenos, Coupa, Gusto, Zuora, FinancialForce) ou le trading (Interactive Brokers, RobinHood). Les autres domaines ne sont pas en reste: avec la gestion de «compliance», l’analyse des risques ou encore l’évaluation des ressources humaines, c’est bien l’ensemble des niveaux opérationnels qui sont en profonde transformation. On notera aussi la lente mais progressive mise en place de l’automatisation du back-office ainsi que la gestion de toutes les transactions et contrats via la blockchain.

Un leader chinois

La plus grande fintech du monde est chinoise, il s’agit d’Ant Financial, propriété d’Alibaba et valorisée à 60 milliards de dollars. L’entreprise gère Alipay, un système de paiement qui rassemble 450 millions d’utilisateurs. Initialement solution de paiement pour Alibaba, le leader de l’e-commerce chinois, Alipay a étendu ses prestations et propose aujourd’hui aux commerçants d’utiliser son service via un simple QR Code. La frénésie qui s’empare de la multiplication des méthodes de paiement fait dire à certains que le paiement cash serait en voie de disparition. Quoi qu’il en soit, de nouveaux comportements s’instaurent à l’instar de Venmo, un porte-monnaie virtuel dont l’originalité est de pouvoir poster automatiquement sur les réseaux sociaux chaque paiement effectué. Preuve de son succès, Venmo a comptabilisé 7,5 milliards de transactions en 2015.

Le rôle de la banque traditionnelle, intermédiaire entre prêteur et emprunteur, voit débarquer un grand nombre de nouveaux acteurs dans le «peer-to-peer lending». Lending Club illustre «les victoires et déboires» (pour reprendre les termes de Paul Bairoch) des fintechs qui aspirent à remplacer les banques dans ce rôle. S’il peut paraître attractif pour l’emprunteur de le faire à moindre coût, la plateforme web n’offre pas les mêmes garanties que les banques traditionnelles, et n’obéit pas aux mêmes réglementations.

Malgré des prix d’exécution sans cesse tirés vers le bas, les banques privées conservent des atouts de taille face à cette nouvelle concurrence en assurant une gestion plus efficace pour le client. Les métiers sont amenés à changer, et les compétences tournées vers l’utilisation de ces technologies aussi. Mais la relation commerciale, elle, restera intacte.

Ces fintechs sont à suivre de près, car les sociétés novatrices d’hier sont les «disrupteurs» d’aujourd’hui. On pense notamment à Amazon, Facebook, Google, Netflix, Airbnb ou Uber, qui ont démarré comme de petites start-up et sont aujourd’hui devenus les géants du Web. Walmart, leader des supermarchés aux Etats-Unis, n’aura reconnu le rôle véritablement néfaste de l’e-commerce sur son activité que vingt ans après la création d’Amazon. Dans la ligne de mire des fintechs figurent bon nombre des services bancaires de la place suisse. Certes, la réglementation protège aujourd’hui bien des activités traditionnelles face à ces acteurs, mais gardons à l’esprit combien l’appétence du consommateur pour les services d’Uber ou d’Airbnb a eu d’impact sur elle. Si le point où l’industrie bancaire va se retrouver «ubérisée» comme d’autres industries avant elle (musique, médias, taxis pour n’en citer que trois) semble encore loin, les sommes investies et le nombre d’entreprises engagées sont bien réels. Et la Suisse, qui compte environ 10% des entreprises fintechs européennes à orientation internationale sur son sol, a un rôle important à jouer dans cette transformation.