Pour contrer la propagation de l’épidémie de coronavirus, nous avons renoncé à organiser des événements dans nos locaux. Mais pour que vous puissiez tout de même assister aux conférences prévues, certaines seront proposées sur notre site sous forme de vidéo ou de chat en ligne.

La pandémie de Covid-19 continue ses ravages sur l’économie mondiale. Si les pays étayent peu à peu leurs plans de déconfinement, l’ampleur de la reprise de l’activité reste encore très incertaine. Dans ce contexte, est-il encore envisageable d’investir?

Pour en discuter nous avons ouvert le débat avec Fiona Frick. Depuis 2011, elle est à la tête d’Unigestion, une société genevoise spécialisée dans la gestion d’investissements pour des investisseurs institutionnels. L’entreprise, qui administre près de 20 milliards de dollars d’actifs, est également membre actif de Sustainable Finance Geneva et de Swiss Sustainable Finance, des organisations qui visent à promouvoir la durabilité sur le marché financier suisse. De quoi valoir à Fiona Frick une réelle reconnaissance dans le milieu: elle est considérée comme l’une des 100 femmes les plus influentes de la finance européenne.

Découvrez ses réponses à vos questions ci-dessous:


  1. Question posée par Fab :
    La parité EUR/CHF 1 pour 1 est-elle envisageable à moyen terme ?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:55

    Oui, la tendance du CHF est historiquement à la baisse depuis des décennies. Le cours actuel du EUR/CHF de 1.05 provient du soutien massif de la Banque Nationale Suisse. Celle-ci achète des titres en monnaies étrangères pour soutenir le franc. Or, son bilan suite à tous ces achats est en train de se détériorer et devient très important par rapport à la taille de l’économie suisse. Il est possible qu’à terme cela ne soit plus tenable.

    Néanmoins, l’économie suisse a survécu de par sa discipline et sa capacité d'innovation, à des années de renchérissement du franc. Si celui-ci se passe graduellement, sur un horizon moyen-terme, la Suisse s’adaptera. Le rôle de la Banque Nationale Suisse est de faire en sorte, dans la mesure de ses moyens, qu’il n’y ait pas de mouvements trop brusques dans le cours EUR/CHF.

     


  2. Question posée par Sophie :
    Comment ont réagi les investisseurs depuis le début de la crise du coronavirus?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:15

    Les investisseurs ont été très nerveux dès le début de la chute qui a commencé fin février jusqu’à fin mars. La correction financière a été l'une des plus rapides et violentes depuis la Seconde Guerre mondiale. A ce moment-là, il y avait à la fois un choc financier lié au sentiment des investisseurs quant à l’impact de la crise sanitaire sur l’économie mais un aussi un risque systémique de liquidité, avec des difficultés à traiter des classes d’actifs traditionnelles telles que les obligations gouvernementales. C’est une des raison qui a poussé les banques centrales à agir vite et fort.

    La situation s’est inversée en avril avec un fort rebond des marchés financiers. Et ceci malgré que les données macroéconomiques d'avril aient confirmé l'un des plus grands chocs économiques de l'histoire et que les analystes aient fortement révisé à la baisse leurs prévisions de croissance des bénéfices des entreprises pour 2020. En effet, malgré la détérioration des éléments fondamentaux, les actifs risqués ont réalisé l’un de leurs meilleurs mois depuis la SecondeGuerre mondiale.

    Cette déconnexion entre l'économie réelle et les marchés financiers provient principalement de la politique monétaire et budgétaire menée par les banques centrales et des gouvernements pour sauver l'économie mondiale de bouleversements majeurs.


  3. Question posée par Marie :
    Dans quelle mesure la crise actuelle a-t-elle des similitudes ou différences avec celle de 2008?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:16

    La crise de 2008 avait une origine financière suite à l’effondrement du marché immobilier qui s’est ensuite propagé sur le reste de l’économie. Il y avait donc un effet domino et l’économie dans son ensemble a pris plus de temps à être touchée.

    En revanche, la crise actuelle, qui est d’origine sanitaire, a touché plus ou moins tous les secteurs de l’économie réelle en même temps. La fermeture d’entreprises et la chute de la demande des consommateurs contraints au confinement ont eu un double impact négatif sur l’économie. C’est donc beaucoup plus violent qu’en 2008 quant à la rapidité dans laquelle on est rentré en récession et quant à l’ampleur de la correction.

    La Commission européenne a diffusé, il y a quelques jours une estimation de croissance négative de -7.7% du PIB pour la zone Euro en 2020. Ceci est bien plus bas que ce que l’on a connu en 2008. De plus, ceci reste une estimation car on ne sait pas combien de temps la crise sanitaire va durer et donc la crise économique. On ne sait pas non plus comment l’économie va redémarrer une fois la crise sanitaire contenue.
     
    La similarité avec la crise de 2008 par contre est l’intervention des banques centrales qui ont une fois de plus joué, à juste titre, le rôle de chevalier blanc. Elles ont permis de remettre de la liquidité dans les marchés financiers nécessaires à leur fonctionnement et cherché à influencer l’économie réelle par l’achat d’instruments financiers, comme les obligations gouvernementales mais aussi des obligations de société.
     
    Il reste un plan qui n’est pas encore clair. Est-ce qu’il y aura une politique fiscale coordonnée pour l’Europe? Cela n’avait pas été le cas en 2008. On semble aller dans ce sens en 2020, ce qui serait très bénéfique pour l’économie de notre continent. Les Etats-Unis ont déclenché un programme fiscal aligné à l’ampleur du choc économique.


  4. Question posée par Epok :
    En quelques semaines, les principales bourses ont chuté lourdement. Anticipez-vous une reprise rapide ou lente?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:19

    Après une forte correction au mois de mars et une fort rebond au mois d’avril, nous anticipons encore beaucoup de volatilité sur les marchés à la hausse comme à la baisse.

    En effet, pour l’instant il y a une dichotomie entre ce que disent les marchés financiers et la situation de l’économie réelle qui pointe vers une forte récession.

    Cette dichotomie provient du soutien des banques centrales sur les marchés qui peut avoir un vrai effet «booster». On se souvient encore de la phrase de Mario Draghi en 2012, président de la Banque centrale européenne à l’époque, disant qu’il fera «tout ce qui est nécessaire» pour sauver l’économie européenne et l’implication positive que cela a eu sur les marchés.

    Donc il faut tenir compte de la politique expansionniste des banques centrales tout en reconnaissant qu’il est difficile d’anticiper l’ampleur et la durée de la crise économique. 

    Le marché va varier ces prochains mois en fonction des nouvelles sur les 2 tendances.

    De plus, ces derniers jours, les tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine sont en train de reprendre, ce qui peut avoir un autre effet négatif sur les marchés et l’économie. A suivre aussi!


  5. Question posée par Hervé :
    On associe parfois fonds alternatifs avec plus-value ou protection. Est-ce toujours le cas avec l’épisode que nous vivons actuellement?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:25

    La difficulté avec la gestion alternative est qu’il ne s’agit pas d’une classe d’actifs comme les actions ou les obligations. C’est un panier de stratégies d’investissement très hétérogènes.

    Certaines stratégies alternatives ont bien performé. C’est le cas des stratégies «macro» qui prennent des positions selon les vues sur l’économie ou les CTA qui s’adaptent aux tendances de marché. D’autre ont moins bien performé comme les long/short equity car il y a eu beaucoup de dispersion de performance entre les différentes actions selon leurs secteurs d’activité. De même pour les stratégies plus niche d’arbitrage sur le crédit ou les dividendes qui ont subi des dislocations de marchés financiers. 

    Donc je dirais que dans son ensemble les stratégies alternative ont joué en partie leur rôle de protection, mais avec des fortes disparités par style.

    Cependant, je ne crois pas, qu’aujourd’hui, on puisse dire de n’importe quel investissement qu’il puisse jouer un rôle de protection et fournir de la plus-value. C’est un peu comme «boire ou conduire, il faut choisir». Les stratégies alternatives sont à mon sens des stratégie de protection de par la diversification qu’elles proposent.


  6. Question posée par Sanfrosio :
    L’analyse des fondamentaux de l’entreprise fait encore sens dans la situation actuelle?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:31

    Certains fondamentaux deviennent plus importants que jamais à savoir la situation financière de la société, son niveau de dette, son niveau de liquidité. Cependant, d’autres fondamentaux restent beaucoup plus difficiles à estimer pour l’instant, tels que les revenus et le bénéfice opérationnel d’une entreprise. D’ailleurs la plupart des sociétés elles-mêmes ont arrêté de faire des projections de leurs résultats.
     
    Il faut donc avoir une vue plus long-terme des fondamentaux d’une entreprise et chercher des sociétés résiliantes à la situation actuelle plutôt que des sociétés qui ont poussé leur efficience à l’extrême au dépend de leur robustesse financière.


  7. Question posée par Yat :
    Des observateurs jugeaient les marchés trop hauts avant la crise. La chute des marchés mondiaux n’est-elle pas une bonne chose?
    Réponse donnée par Fiona Frick à 11:48

    Il est vrai que les valorisations avant la crise étaient hautes, au-delà de leur moyenne historique. Néanmoins, elles se basaient sur un marché économique qui restait en croissance aux alentours de 1% pour l’Europe et 3% pour les Etats-Unis.

    La correction actuelle a eu un impact majeur sur les prix des titres. Par contre, les estimations de croissance de l’économie et donc des entreprises ont chuté violemment puisqu’on passe d’une économie à croissance faible à une économie de récession sans grande visibilité de quand celle-ci se terminera.

    Donc il est difficile de dire qu’aujourd’hui les titres sont bon marché car on n’a pas de visibilité sur les résultats économiques des entreprises. Or c’est eux qui servent de base à la valorisation comme par exemple lorsqu’on évalue le prix/bénéfice (ou PE) des entreprises ou lorsqu’on estiment les résultats futurs.

    De plus, la correction des marchés a été très différente selon les secteurs. Il y a eu une correction bien moindre pour les titres pharmaceutiques ou alimentaires que pour les titres de consommation cyclique, les transports et l’énergie. Certains secteurs n’ont pratiquement pas corrigé, comme les valeurs technologiques. La performance depuis le début de l’année du Nasdaq, l’indice technologique aux Etats-Unis est pratiquement à 0%. Ce sont ces même titres qui étaient très chers l’année dernière. 

    Il y a donc beaucoup de disparité dans le marché et on ne peut pas dire dans son ensemble si le marché est cher ou pas. Il faut être très sélectif dans son jugement et considérer un investissement au cas par cas. Certains titres restent chers, d’autres sont bon marché pour de bonnes raisons, mais il y aussi des opportunités.

    Conclusion
    Réponse donnée par Fiona Frick à 12:06

    Merci pour vos nombreuses questions, je n’ai malheureusement pas pu répondre à toutes.

    Nous venons de vivre une situation extraordinaire d’un point de vue économique et financier. On a subi une détérioration économique la plus rapide et la plus violente depuis la Deuxième Guerre mondiale. De plus la crise économique a été simultanée dans tous les secteurs de l’économie du choc sur la production et sur la consommation. La correction financière a suivi, elle aussi avec violence.

    Ce n’est pas une crise, comme en 2008, qui est venue des faiblesses du secteur financier. Le secteur financier est aujourd’hui beaucoup plus résilient suite à toutes les régulations qui ont été mise en place suite à la crise de 2008.

    Aujourd’hui le secteur financier a l’occasion de jouer un rôle dans la reprise économique en favorisant l’investissement dans des sociétés, des secteurs ou des projets résiliants et qui font du sens sur le long terme. Le rôle du secteur financier est d’être un vecteur de transmission du capital vers l’économie. Si on joue bien ce rôle, on pourra montrer à nouveau notre utilité sociétale qui avait été écornée, à juste titre, par la crise de 2008.