Stupeur et tremblements. Le choc de l’annonce, dimanche, par les autorités françaises de l’obtention d’une liste de 3000 contribuables français disposant d’un compte non déclaré en Suisse commençait à se dissiper lundi. Mais déjà toute la place financière genevoise s’interrogeait sur le sens d’une telle déclaration, quelques jours à peine après la signature d’un nouvel accord d’échange d’informations entre Berne et Paris.

Les premières interrogations ont entouré l’origine et l’authenticité de cette liste. Lundi, le ministre du Budget français, Eric Woerth, a précisé que ces informations provenaient de «personnes qui [les ont données] sous forme de listes», ce qui dessine un scénario à la liechtensteinoise – celui d’un banquier «traître», apportant des listes de clients volées. «Je ne comprends pas comment la France a pu se fournir ces informations auprès des banques suisses. […] Si elles ont été obtenues de manière illégale, c’est un vrai problème, une chasse aux sorcières», s’est ému le président du PDC, Christophe Darbellay, sur l’antenne de Radio Cité.

Des fuites venant de Suisse?

Les soupçons se sont également portés vers les filiales de gestion de fortune des banques françaises, plus susceptibles de répondre à des pressions de Paris. «Il faut raison garder. Pour une grande banque internationale, la règle de base reste de respecter la réglementation du pays dans lequel elle est implantée», rétorque le responsable d’une banque hexagonale à Genève. «Il ne viendrait à l’idée de personne, au siège de notre groupe, de me demander de violer la réglementation helvétique [en divulguant des noms de clients]», s’insurge ce dernier.

Deux autres indices semblent contredire l’hypothèse d’une fuite en provenance de Suisse. Dimanche, Eric Woerth a affirmé qu’il disposait des «noms, adresses, numéros de compte, montants transférés à l’étranger». Cette formulation – «transférés à l’étranger» – suggère que ces informations du fisc, du moins une partie d’entre elles, viennent de France. En outre, le directeur de cabinet d’Eric Woerth, Sébastien Proto, précise au Temps que Paris pourra demander à la Suisse de «confirmer une partie des noms», dès que l’accord signé jeudi entrera en vigueur.

Selon un gérant de fortune s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, les données récoltées pourraient provenir du CD de données volées à la banque liechtensteinoise LGT-Bank et achetées par les services secrets allemands l’an dernier.

Deuxième salve de Paris

La crainte de nouvelles pressions sur les banques n’en reste pas mois forte alors que les succursales de banques suisses en France vont être convoquées – comme tous les établissements de l’Hexagone – la semaine prochaine au Ministère des finances. Il leur sera demandé de livrer toutes les «transactions financières vis-à-vis de comptes à l’étranger réalisées par des résidents fiscaux français». Reste qu’en principe les filiales des banques suisses ignorent qui sont les clients français de leur maison mère.

Si certains gérants avançaient encore la thèse d’un coup de bluff de la part de Paris – qui ne disposerait pas de ces noms –, d’autres y voient également une habile opération de communication.

Bras droit d’Eric Woerth, Sébastien Proto précise que la nouvelle offensive contre les évadés fiscaux a été approuvée «au plus haut niveau de l’Etat» – donc par Nicolas Sarkozy. «Le gouvernement français doit avoir des informations, mais combien de noms sont ceux de personnes qui se sont déjà annoncées? C’est une partie de poker: les joueurs disposent seulement d’une partie de l’information», réagit un gérant genevois.

Le simple fait de brandir cette liste permettra peut-être à Eric Woerth d’atteindre une partie de son objectif. En provoquant des dénonciations spontanées de la part des détenteurs de comptes suisses. Ou en effrayant ceux envisageant un transfert de leur patrimoine. «Le flux d’argent de la France vers la Suisse s’est tari depuis quelques mois, ce qui devrait déjà être en soi une satisfaction pour Bercy», confirme un autre gérant genevois.

Tout reste à préciser

A en croire les financiers rencontrés hier, cette annonce choc, qui a surpris par sa rapidité, ne doit pas détourner du problème de fond: l’application concrète de la convention d’entraide signée jeudi, et qui doit encore être ratifiée. Le flou entoure un point central: Paris devra-t-il fournir le nom de la banque abritant les avoirs de la personne soupçonnée par le fisc? «Ceci dépendra, entre autres, de l’ordonnance d’application du texte, puis de la jurisprudence; et, si c’est le cas, il faudra à mon sens toujours que les autorités fiscales françaises montent un dossier complet sur un cas précis et important d’évasion fiscale», veut croire Daniel Glasner, président du GSCGI, une association de gérants de fortune indépendants.

Un appel au calme qui n’empêche pas plusieurs financiers de s’insurger hier contre le silence radio opposé par Berne et les autorités de surveillance. «Aucun ne prend position pour défendre la Suisse», lance l’un d’entre eux. Une remarque qui reflète la confusion dans laquelle est plongée la place financière.