Cofondateur et directeur de Digitec Galaxus, Florian Teuteberg est un peu le «Jeff Bezos suisse», du nom du patron d’Amazon, numéro un mondial de la distribution en ligne. A la tête du numéro un suisse de l’e-commerce, avec un chiffre d’affaires de 1,15 milliard de francs en 2019 (+16%), Florian Teuteberg est pourtant un homme discret. Nous l’avons rencontré à Zurich, au siège de l’entreprise.

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Le Temps: Le volume des commandes chez vous équivaut désormais chaque jour à celui de Noël. Estimez-vous qu’une fois la pandémie passée, cette tendance se maintiendra?

Florian Teuteberg: Il est trop tôt pour faire des prévisions à l’heure actuelle. Mais il est déjà concevable que les clients qui font des achats en ligne pour la première fois vont rester par la suite.

Face à l’ampleur de la demande, vous avez «emprunté» 200 employés à d’autres sociétés pour votre centre de Wohlen. Que vont-ils devenir?

Ces employés travaillent temporairement chez nous jusqu’au mois d’août. Nous espérons que leurs entreprises d’origine pourront les réembaucher à ce moment-là.

A l’échelle de la Suisse, vous régnez sur le secteur de l’e-commerce comme Amazon le fait au niveau mondial. Quelle est votre appréciation?

Oui, nous sommes clairement le numéro un en Suisse. Mais la concurrence est là, et elle est extrêmement vive, nous devons sans cesse nous battre pour maintenir notre position. La concurrence est d’ailleurs plus vive, pour l’e-commerce, en Suisse que dans de nombreux autres pays. Plusieurs sites de vente en ligne, parfois basés à l’étranger, sont nos concurrents. Dans d’autres pays, il n’y a souvent personne derrière le numéro un du marché.

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Pourtant, aucun acteur ne semble en mesure de vous concurrencer en Suisse…

Détrompez-vous. Zalando est un acteur important, certes dans un marché un peu différent. Coop est aussi puissant, d’autant qu’il possède de nombreuses marques actives dans l’e-commerce. Nous avons aussi toujours été en concurrence avec des sites comme Brack.ch ou Microspot.ch et nous avons connu par le passé une croissance supérieure à eux.

Comment jugez-vous la concurrence d’Amazon en Suisse?

C’est un acteur majeur ici, même si je n’aurais pas pu imaginer, il y a quelques années, qu’il allait être aussi important sur le marché helvétique. Prenez la «long tail», c’est-à-dire la multitude de produits qui sont peu demandés: Amazon est très fort sur ce segment très important, et nous essayons de faire de même. Et la force d’Amazon, c’est aussi de vendre des services numériques en streaming, comme la musique, les films ou les livres, ce que nous ne voulons pas faire. Par contre, nous avons par exemple lancé notre propre abonnement de téléphonie mobile, Digitec Connect.

Estimez-vous qu’un nouveau concurrent suisse pourrait apparaître, ou est-ce trop tard?

Je pense que ce serait extrêmement difficile. Bien sûr, une disruption sur notre marché est toujours possible. Mais, même en étant le numéro un, nous tentons de nous réinventer en permanence avec de nouveaux services. Je suis confiant.

Vos prix sont en général parmi les plus bas du marché. Quelle est votre stratégie?

Elle est claire: nous voulons toujours être aussi bon marché que les discounters. C’est notre stratégie depuis le début et elle ne change pas, même si nous sommes numéro un, notamment pour le matériel électronique. Mais attention, nous ne voulons pas être moins chers que les sites qui vendent les produits les moins chers: nous faisons aussi la différence avec la qualité de nos services, nos conseils, nos délais de livraison et notre fiabilité.

Concernant la logistique, estimez-vous devoir encore faire des progrès?

La logistique est un élément central et décisif pour notre entreprise. Les délais de livraison et la taille de notre assortiment sont notre obsession. Ce qui est décisif, c’est que le client obtienne sa marchandise quand il le souhaite. Et vous le voyez dans notre centre logistique: il y a certes beaucoup de technologie, mais aussi beaucoup d’employés qui sont précieux car extrêmement flexibles. Bien sûr, l’automatisation est importante et nous surveillons de près ce qui se fait sur le marché, d’autant que nous devons doubler nos capacités logistiques environ tous les cinq ans.

Avez-vous emprunté des recettes à Amazon?

Oui, cela arrive. Lors de chaque projet, nous travaillons avec plusieurs prestataires et fournisseurs et certaines des solutions qu’ils proposent sont aussi celles employées par Amazon, notamment dans l’automatisation. En Suisse, vu le prix du terrain, l’automatisation est bien sûr capitale. Mais tout dépend du type de marchandise que l’on vend.

Vous proposez déjà plus de 3 millions d’articles: jusqu’où irez-vous?

Nous allons continuer à développer notre assortiment, mais pas de manière exponentielle. Et le fait de proposer sur notre plateforme des articles d’autres vendeurs nous aide à avoir un assortiment très développé. C’est un élément capital pour nous, qui complète notre offre très forte et qui nous permet de proposer des produits souvent moins demandés, mais importants.

Vous proposez la livraison le même jour à Zurich depuis janvier. Y a-t-il une forte demande pour ce service?

Oui, et ce test est aussi une étape logique dans le développement de nos services – même si nous avons dû momentanément le suspendre à cause du virus. Mais cela ne concerne pas tous les clients: une majorité d’entre eux peuvent attendre le lendemain pour recevoir les objets commandés. Pour le moment, la livraison le même jour est gratuite à Zurich – même si ce service est temporairement suspendu à cause de la crise. Et notre but est de le proposer, plus tard, partout où nous possédons des filiales.

Vos 11 magasins physiques sont donc toujours très importants pour vous?

Oui. Ils permettent à nos clients de venir immédiatement retirer le même jour la marchandise achetée, ils sont importants pour les conseils et le service après-vente, et bien sûr pour nous aider à développer la livraison à domicile le jour de la commande.

Quelle relation entretenez-vous avec Migros, votre propriétaire?

Nous sommes très indépendants, ce qui est important pour nous, nous prenons nos décisions seuls. Mais nous proposons aussi des produits Migros dans notre assortiment, et cette gamme va se développer.

Serait-il sensé de fusionner Digitec Galaxus et LeShop.ch, qui appartient aussi à Migros?

Non, le secteur de l’alimentation fonctionne de manière très différente: les produits sont tout autres, la fréquence des commandes est plus élevée. Cela ne ferait aucun sens.

Pourquoi ne fusionnez-vous pas vos deux marques, Digitec et Galaxus?

C’est une question récurrente, mais Digitec est extrêmement bien reconnue dans le monde de la technologie.

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Vous êtes présents en Allemagne, visez-vous une expansion ailleurs en Europe?

Nous n’avons pour le moment pas d’autres plans, mais c’est tout à fait possible, que ce soit l’Autriche ou ailleurs.