New York est à prendre. Rudolph Giuliani, son maire père fouettard, arrivera en décembre au terme de son double mandat, et il ne peut pas se représenter. Formidable défi: la métropole est plus qu'une ville, c'est un morceau du monde, avec sa puissance et ses misères. Giuliani, ancien procureur et toujours puritain, la laisse plus policée qu'avant, un fric fragile et abondant circulant dans ses artères.

Devant le portail de Gracie Mansion, la résidence du maire, les candidats se bousculent. Côté démocrate, le peloton est emmené par une vieille connaissance de la grande banque suisse, Alan Hevesi, le contrôleur des comptes de la ville, qui fut dans le bras de fer des fonds en déshérence. Côté républicain, la piste est moins encombrée. Elle est à vrai dire tout occupée par l'ombre portée d'un homme inattendu, qui ne s'est pas formellement déclaré, mais qui partira pour gagner: Michael Bloomberg, fondateur et maître de l'empire de la communication financière qui porte son nom, et dont Le Temps, par exemple, ne pourrait plus se passer.

L'homme rappelle le Kane d'Orson Welles, ou son modèle, William Randolph Hearst. Comme lui, il a bâti sa fortune (entre 2 et 4 milliards de dollars) sur les médias. Comme lui, amateur en politique, il rêve du pouvoir qui devrait couronner sa puissance d'entrepreneur. Kane voulait être gouverneur de l'Etat de New York, Bloomberg veut la ville pour inaugurer sa carrière politique.

Ce natif de Boston a 59 ans, divorcé, avec beaucoup de femmes. Son entreprise n'a que vingt ans; c'est une start-up dont le succès fut foudroyant. Michael Bloomberg était un partenaire de Salomon Brothers quand il comprit ce que les technologies de la communication offraient à l'information financière: la diffusion en temps réel de toutes les données fluctuantes des marchés et des entreprises. Bloomberg Professional, son premier outil, fut bien vite indispensable à l'ensemble des acteurs de l'économie. Le succès fut tel que les satellites se sont multipliés à grande vitesse: Bloomberg News, une agence de presse; Bloomberg Radio, dans la région new-yorkaise; Bloomberg TV, dans le monde entier; des magazines économiques et financiers, un site Internet prestigieux… Bloomberg vient de signer un énorme contrat avec un promoteur de la métropole pour transférer son siège et le cœur de ses activités dans une tour de 70 étages qui sera construite à l'angle de Lexington et de la 59e Rue, en plein centre de New York.

Michael Bloomberg n'est pas formellement candidat à la mairie, mais il vient d'annoncer sa sortie du conseil de l'entreprise dont il demeure le principal propriétaire, et dont il reste pour le moment le directeur exécutif. Mais il a appelé au même moment une poignée de poids lourds dans le conseil. Il impose à ses cadres de tourner dans l'entreprise pour en connaître tous les secteurs et toutes les fonctions. Tout le monde pense qu'il prépare sa succession parce qu'il va changer de monde.

Kane en sait quelque chose: peut-on entrer en amateur en politique, par simple transfert de pouvoir? Plusieurs tentatives précédentes, à New York, se sont soldées par des fiascos pour les nababs, avec une exception: en 1982, Lew Lehrman, patron d'une chaîne de magasins, fut menaçant pour le démocrate Mario Cuomo dans l'élection au poste de gouverneur, en obtenant 48% des voix. Mais de son handicap, Michael Bloomberg prétend faire un atout: les politiciens professionnels, pour payer de coûteuses campagnes, entrent dans beaucoup de compromissions, dit-il; lui, il sera propre, puisqu'il peut financer sa campagne de sa poche.

Changement de parti

Pour mettre toutes les chances de son côté, le candidat virtuel a pris une décision à laquelle ne pouvait songer qu'un homme d'affaires: il a changé de parti! Démocrate de toujours, il a compris que dans la course à la mairie il y avait trop de concurrents de ce côté-là, et il a pris sa carte au parti républicain qui a plutôt, par les temps qui courent, le vent en poupe.

Et il adapte son comportement. Michael Bloomberg finance une œuvre charitable qui livre des repas chauds aux pauvres. Il s'affiche en bon catholique, emmenant dans son avion un cardinal, Mgr William Keeler, pour assister à Rome à la consécration d'un autre, Mgr Edward Egan, nouveau cardinal de New York. Il est sur le point d'embaucher le plus connu des faiseurs de maire, le consultant David Garth, qui a déjà conduit six candidats à la victoire, et qui a repris, à 70 ans, du service pour Citizen Bloomberg.