Les sociétés qui investissent dans des entreprises non cotées (private equity) ou rachètent des entreprises cotées (transactions public-to-private, ou buyout), multiplient les offensives. En l'absence d'acquéreurs industriels, ces investisseurs financiers jouent de manière croissante les premiers rôles dans les rachats de grandes entreprises. En 2004, elles ont dépensé un record de 180 milliards de dollars sur des acquisitions, selon Bloomberg. En Europe, ces fonds de private equity ont dynamisé un marché des fusions et acquisitions par ailleurs calme, générant un quart des volumes de transactions.

Ce dynamisme est favorisé par de bonnes conditions de financement. En outre, une nouvelle tendance émerge: ces firmes se regroupent entre elles pour effectuer de plus grosses transactions, plutôt que de rivaliser, comme par le passé, sur les mêmes opérations.

Lundi, le rachat annoncé aux Etats-Unis de Sungard Data Systems a ainsi créé un précédent: sept firmes de private equity se sont jointes pour racheter la multinationale technologique. C'est le plus grand rachat par des firmes de buyout depuis 1989. Acquise pour 11,3 milliards de dollars, Sungard sera retirée de la cotation à New York (going private). Le consortium de firmes à l'origine de l'OPA inclut Silver Lake Partners, Providence Equity Partners, Bain Capital, Blackstone Group, Kohlberg Kravis Roberts (KKR) et Texas Pacific Group.

Ces maisons, basées aux Etats-Unis, se retrouvent fréquemment dans les récentes transactions. Ainsi, Blackstone a pris en mars la tête d'un groupe d'investisseurs, dont Providence Equity Partners et la londonienne Permira Advisers, pour lancer une OPA de 11,5 milliards d'euros sur Wind. Troisième opérateur de téléphonie mobile italien, Wind appartenait à Enel, géant local des services publics.

Autre récente transaction «public-to-private»: le détaillant de jouets américain Toys «R» Us est devenu privé ce mois-ci en tombant dans l'escarcelle de Bain Capital, KKR et Vornado Realty pour 6,6 milliards de dollars.

L'an dernier, Apax Partners Worldwide s'était joint à trois autres firmes pour racheter l'opérateur de satellites Intelsat pour 5 milliards de dollars. En septembre 2003, Carlyle Group et Welsh Carson Anderson & Stowe avaient racheté l'activité d'annuaires de Qwest Communications pour 7 milliards de dollars.

En Europe, deux annonces sont intervenues mardi. La famille Moulin, actionnaire des Galeries Lafayette, a décidé de racheter l'intégralité de l'entreprise cotée à Paris, en partenariat avec BNP Paribas (lire p. 25). Enfin, le danois ISS, numéro un mondial du nettoyage, sera racheté pour 3,8 milliards de dollars par EQT Partners, une firme de buyout où investit la famille suédoise Wallenberg, en partenariat avec l'unité de private equity de Goldman Sachs.

Si elle se confirme, la tendance des firmes de capitaux privés à privilégier de tels regroupements devrait favoriser leur montée en puissance dans des méga-transactions. En combinant leurs capitaux et leurs capacités de levier (endettement), les sociétés de buyout peuvent s'offrir des entreprises à 20 milliards de dollars, estime Blackstone.

Grandes sociétés plus fiables

Elles y parviennent en recourant à leur mode de financement classique: le leveraged-buyout (LBO). Il consiste en une combinaison de liquidités, levées auprès de leurs investisseurs, et de dette bancaire, garantie par les actifs des sociétés rachetées. Les fonds de buyout remboursent par la suite la dette grâce aux liquidités et dividendes générés par la société rachetée. La dette agit de la sorte comme un levier qui, dans le cas de Sungard, était particulièrement élevé, si l'on en croit le Financial Times: les firmes racheteuses ont emprunté l'équivalent de 7,2 fois l'Ebitda du groupe (bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement), alors qu'un ratio de 5 à 6 fois serait plus commun à l'industrie du private equity. Pour les investisseurs financiers, un fort levier sur une grande entreprise promet un rendement plus attrayant: les grosses sociétés sont plus fiables en termes de génération de liquidités et de service de la dette empruntée lors du LBO.