On a initialement reproché aux fonds ESG de ne pas permettre une performance suffisante pour être attractifs dans des portefeuilles de clients. Depuis quelque temps déjà, des voix s’élèvent sur le caractère des fonds de type ESG (des fonds de placement qui investissent dans des entreprises intégrant des critères sociaux, environnementaux et de bonne gouvernance), puisque pour beaucoup ces critères ne sont pas assez stricts pour être véritablement efficaces. Certains fonds ESG seraient labellisés ainsi trop commodément, sans devoir rendre de vrais comptes sur leur dénomination et seraient plus un produit en vogue, facile à vendre à une clientèle enthousiaste. Pour offrir un fonds ESG digne de ce nom, encore faut-il pouvoir exercer son travail correctement, c’est-à-dire avoir les ressources humaines, financières et informatiques qu’exigent la recherche, l’analyse et les vérifications nécessaires pour ce type de fonds. Par conséquent, rémunère-t-on ces fonds correctement?

Le trilemme de l’ESG

Un trilemme est une situation qui offre le choix entre trois alternatives menant à des résultats différents et dont les partis sont d’égal intérêt. Force est de constater qu’aujourd’hui les fonds ESG sont incontournables et présents pour durer. Rappelons que la mission des fonds ESG est de créer de la performance économique, environnementale et sociale. Ce secteur est désormais suffisamment mature pour être examiné et adapté pour offrir exclusivement de véritables fonds ESG dans cette classification tout en générant des performances satisfaisantes. Et si le véritable enjeu des fonds ESG se trouvait dans un réajustement de leur prix? La réglementation de l’UE sur la taxonomie de ces fonds aura-t-elle des incidences sur les normes comptables qui permettront un réajustement plus équitable? Nous sommes ici face à un trilemme: critères ESG stricts, profitabilité du fonds, frais de gestion. Si les fonds ESG étaient vendus aux clients à leur juste prix, seraient-ils toujours autant en vogue chez les clients?

Pour un prix plus juste

Tandis que les fruits et légumes dits bios sont vendus nettement plus cher aux consommateurs, comment se fait-il que les fonds ESG – qui coûtent plus cher à mettre en place car ils sont plus complexes à analyser – soient vendus le même prix qu’un fonds non ESG? Finalement, n’est-il pas ironique de vendre des produits ESG sans couvrir ses frais? Le directeur de la Fondation Ethos, Vincent Kaufmann, confirme que la recherche de qualité coûte forcément un peu plus cher même si les standards actuels et la publication d’informations autres que financières de la part des entreprises permettent aujourd’hui aux gérants de fonds d’obtenir des données de meilleure qualité.

Toutefois, il est vrai qu’il reste encore de grands écarts entre les diverses stratégies d’investissement durable (ESG). Certaines d’entre elles, telles que celle du «vote» fondé sur des critères ESG, ont un réel impact alors que pour d’autres l’impact est plus difficile à démontrer, comme la stratégie d’intégration de critères ESG qui a progressé de 65% en Suisse entre 2018 et 2019 selon Swiss Sustainable Finance. Selon Christian Carron, CEO de la direction de fonds Gérifonds, la concurrence d’autres promoteurs ainsi que la volonté de fidéliser sa clientèle et d’en capturer une nouvelle ont poussé les grands établissements à une erreur fondamentale: proposer les fonds ESG en deçà de leurs coûts réels. La parade? Mettre en place et promouvoir des fonds appliquant des stratégies ESG relativement faciles à implémenter, telles que les stratégies de l’intégration ou de l’exclusion, avec des messages accrocheurs et en les proposant au prix d’un fonds standard. Comme toujours, les grandes banques peuvent plus facilement absorber les déficits sur des fonds qu’ils ne vendent pas au bon prix, en revanche les plus petits groupes n’auront pas cette capacité. Même si en finance il est habituel de se donner un horizon de temps à long terme, les actionnaires de ces entreprises, eux, ne l’entendent pas ainsi puisqu’ils exigent des résultats immédiats. Par conséquent, ils mettent les sociétés dont ils sont actionnaires dans une position difficile.


Pour plus de résultats concrets

Vincent Kaufmann aspire à ce que les fonds ESG soient un jour mieux étiquetés, à l’instar du «nutri-score» sur les produits alimentaires en France, pour que les investisseurs puissent repérer immédiatement le type de fonds ESG qui leur convient et faire des choix forts.

Actuellement, si l’on souhaite investir dans des entreprises qui respectent entièrement les trois critères ESG, il n’y a que très peu de candidats. Mais il y a eu une très grande évolution cette dernière décennie et ce mouvement continue à s’accélérer, donc on peut envisager que de plus en plus d’entreprises rempliront davantage de critères ESG à l’avenir. Un bon produit financier ESG, c’est d’abord une série d’entreprises qui respectent les bonnes pratiques en matière de gouvernance, qui prennent des mesures pour limiter leur impact environnemental et qui traitent correctement leurs employés. M. Kaufmann précise que la plupart des entreprises sont aujourd’hui ouvertes au dialogue et disposées à améliorer leurs pratiques ESG. Il se réjouit aussi que la FINMA regarde de plus près l’adéquation des fonds qui se clament ESG. En Suisse, on préfère toujours l’autorégulation mais les nouvelles exigences demandées aux directions de fonds témoignent d’une réelle volonté d’y voir plus clair et de faire de l’ordre dans l’univers ESG, si bien que la direction de fonds est un partenaire de la plus grande importance.

La direction de fonds joue un rôle de facilitateur, par exemple dans l’exercice des droits de vote des actionnaires. Le vote aux assemblées générales est un droit fiduciaire qui permet d’influencer la gouvernance et la stratégie d’une entreprise. N’oublions pas que lors d’une assemblée générale on réélit notamment un conseil d’administration, ce qui peut permettre d’envoyer des signaux forts à l’entreprise et d’influer un changement de cap, en particulier pour celles qui tardent parfois à réaligner leur modèle d’affaires. Christian Carron indique que beaucoup sous-estiment le travail que nécessite la gestion de fonds véritablement ESG.

Vincent Kaufmann ajoute que l’exercice des droits de vote et le dialogue avec les entreprises vont de pair et représentent l'une des clés du succès pour qu’une entreprise réussisse son virage ESG et sont au cœur de la stratégie d’Ethos.


Mandat du conseil d’administration et droits des actionnaires

Vincent Kaufmann rappelle qu’un actionnaire a aussi le droit de déposer des résolutions à l’AG, ce qui est un moyen très efficace pour obtenir des changements. Il complète par un petit précepte à savoir qu’un investisseur passif, qui investit via des fonds indiciels, doit aussi être un actionnaire actif en exerçant ses droits.

Certains ont une vision idéalisée des assemblées générales pensant que les membres du conseil d’administration vont toujours prendre les bonnes mesures ou décisions pour l’entreprise qu’ils supervisent. C’est pourquoi la pression publique et médiatique est essentielle pour inciter les conseils d’administration réfractaires à une évolution des conditions des employés, des moyens de production, des pratiques de gouvernance ou encore de la politique environnementale de l’entreprise qu’ils dirigent. A l’instar d’Engine No. 1, un petit fonds activiste qui gère moins de 300 millions de dollars et qui, cette année, a fait plier Exxon (capitalisation boursière de plus de 267 milliards de dollars), qui restait sourd aux demandes répétées de changement des actionnaires. Sous la pression, le conseil d’administration a finalement dû céder. Ce gérant a réussi à imposer trois de ses quatre candidats au conseil d’administration d’Exxon pour accélérer la transition de l’entreprise. Ce genre d’exemple est parfait pour démontrer la convergence du financier et de l’extra-financier.

 

De nombreux combats à mener

Vincent Kaufmann conclut qu’il reste de nombreux combats à mener pour améliorer les pratiques ESG des sociétés qui doivent souvent repenser leur modèle d’affaires. Atteindre la neutralité carbone avec des activités humaines est compliqué mais cela ne signifie pas qu’on ne peut pas réduire les émissions de CO2 et cela passe souvent par un réalignement du modèle d’affaires des entreprises. Enfin, un nouveau sujet déterminant sur lequel se penche désormais la Fondation Ethos est la bonne gouvernance des entreprises en matière de responsabilité numérique, qui est un pan supplémentaire de l’ESG puisque cette stratégie numérique peut aussi avoir des impacts sur la transition environnementale et sociale. On devrait toujours privilégier un vrai fonds ESG ou une entreprise qui offre des biens ou services avec une vraie valeur ajoutée sociale et environnementale, même si celui-ci coûte un peu plus cher.

Il faudra, comme pour tout autre produit, que le consommateur soit attentif et prêt à payer un prix plus équitable, mais avant cela, il faut aussi que les intermédiaires financiers prennent leurs responsabilités et paient à leur juste prix les promoteurs de fonds ESG afin de leur permettre de faire leur métier avec des critères plus stricts. En conséquence, l’équation est simple. Soit l’industrie se donne les moyens d’offrir des investissements en couvrant leurs coûts, soit on continuera à vendre des fonds dont l’emballage marketing est séduisant, se vendent facilement mais ne servent fondamentalement pas à grand-chose. La société civile va-t-elle dans ce cas de figure se mobiliser pour contraindre les institutions financières à lui fournir de vrais produits ESG au juste prix? L’avenir nous le dira.